Lundi, 18 h 20. Il pleut des cordes à la sortie du métro de la station des Invalides, et pourtant une foule compacte s’amasse déjà sous les arbres, autour d’un camion de la CGT qui crache du Saez. Sur les pancartes, on peut lire « être sur écoute, ça nous coûte », « Nous voulons être entendus, pas écoutés », ou encore « Dites non à la surveillance de masse ». Un jeune homme aux cheveux longs brandit le chef-d’œuvre de Georges Orwell, 1984. Certains manifestants sont déguisés, on peut même croiser quelques masques d’Anonymous. Selon les organisateurs, près de 2000 personnes sont présentes. Les militants politiques côtoient sous les parapluies les militants associatifs et les citoyens, se réunissant au-delà des couleurs partisanes. Parmi les organisations présentes : le Parti de Gauche, Europe Ecologie les Verts, le Nouveau Parti Anticapitaliste, mais aussi la CGT dont la CGT police, la Quadrature du net, la Ligue des Droits de l’Homme et Amnesty internationale.
Photo 2Les responsables associatifs et politiques se passent le micro durant plus d’une heure. Pour Pierre Tartakowski, président de la Ligue des Droits de l’Homme, ce projet propose une loi « scélérate et liberticide », car « chacun d’entre nous se sachant surveillé, n’agit plus tout à fait pareil ». Ce constat, tout le monde ici le partage. L’un des intervenants prend le micro, et commence son discours par « sur le micro il y a marqué CGT, et moi je suis entrepreneur. Cela prouve bien que c’est « l’union sacrée ! » Pour lui « toutes les starts-up Françaises ont signé contre ce projet », et les entreprises « ne veulent pas être obligées de délocaliser à l’étranger à cause de cette loi liberticide ».
Même son de cloche chez les manifestants. Philippe Montargès a créé sa société d’hébergement et préside une association d’entrepreneurs dans le domaine du logiciel libre. Il est là aujourd’hui, car il ne veut pas que ses clients « se posent des questions métaphysiques sur ce que deviennent leurs données ». Il pense que cette loi est dangereuse « pour les citoyens, mais aussi économiquement, c’est un non-sens ». Il craint pour l’avenir « Cela peut-être gravissime dans le temps. Aujourd’hui on a un gouvernement plus ou moins démocratique, mais on ne sait pas ce qu’il peut devenir ».
Inquiétude similaire chez Alex, bientôt 28 ans, militant du Parti de Gauche. « Cette loi sur le renseignement offre la possibilité de ficher les gens. C’est un peu la création d’une NSA à la Française. Certes, ce gouvernement ne l’utilisera peut-être pas à mauvais escient, mais se doter de l’outil légal pour le faire, c’est assez grave ». Comme beaucoup ici, il craint que ce dispositif ne soit utilisé à terme contre toute opposition politique. « Vous avez organisé une manifestation légale, vous l’avez dit deux semaines avant sur Internet, on a vu vos mails, si les choses dégénèrent vous êtes responsables ».
De son côté, Fanny, retraitée du secteur culturel qui milite avec le DAL (Droit Au Logement) déclare de façon catégorique : « Être surveillé, c’est Big Brother ». Utilisatrice chevronnée de Facebook pour faire passer des messages elle confie : « ça me fait vraiment très peur. J’ai peur pour mes enfants et mes petits-enfants aussi ». Pour elle, le contexte actuel de menace terroriste est utilisé comme excuse pour opérer un raidissement sécuritaire, « dans les dernières affaires, il y avait des renseignements sur Coulibaly et ils ne s’en sont pas servis, donc c’est un prétexte ! »
Cette analyse est partagée par le syndicat des forces de l’ordre présent, la CGT-police. Son représentant affirme « On pourra faire autant de surveillance de masse qu’on veut, si nous n’avons pas de policiers de renseignement sur le terrain c’est voué à l’échec ! ». Pour lui « les terroristes sur notre territoire sont des gens très organisés. Pour eux, un téléphone portable c’est à usage unique pour un appel unique, donc on pourra écouter les téléphones portables qu’on veut, les seuls qui seront surveillés sont les partis politiques, les organisations syndicales et le mouvement associatif ».
La présidente d’Amnesty internationale, Geneviève Garrigos, alerte aussi sur ce point. « Pour les associations de défense des droits humains, il y a un vrai danger. Nous sommes en contact avec des personnes qui sont dans des pays comme l’Égypte, la Syrie, la Tunisie, où les opposants, les défenseurs des droits humains sont souvent pointés du doigt comme étant des terroristes alors qu’ils ne font que dénoncer les exactions commises par ces États. Au titre des relations diplomatiques, la France pourrait leur communiquer des informations, et donc, à terme, ces personnes ne nous en donneraient plus ». Si les députés votent aujourd’hui cette loi et que le Sénat ne l’amende pas, alors Amnesty envisagerait un recours en justice. « Dans la mesure où elle serait illégale, nous aurions recours aux instances internationales ». François Darnault enfin, 58 ans, militant de la structure et responsable régional ne nie pas le droit pour un État de se protéger « à condition qu’il y ait un encadrement juridique ».
À noter la présence d’Isabelle Attard, députée Europe Ecologie Les Verts du Calvados qui soutient les opposants au projet. Nous saurons aujourd’hui s’il est voté à l’Assemblée. Quoi qu’il en soit, il aura réussi l’exploit de rassembler dans le même camp en manifestation des policiers, le NPA, et des entrepreneurs libéraux. Un bel exploit.
Mathieu Blard

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