Marine Le Pen n’a pas froid aux yeux. En ce dimanche 8 janvier elle a choisi la ville de Saint-Denis pour organiser une grande galette des rois. Cependant, elle n’a pas choisi de délivrer sa bonne parole aux pieds des grands ensembles de Saint-Denis mais dans un quartier en pleine mutation : celui de la plaine Saint-Denis. Ce choix peut étonner car il suffit de faire 100 mètres en dessous de l’échangeur A1 / périphérique pour se rendre compte que ce quartier est un véritable carrefour culturel.

Les accents résonnent à chaque coin, de rue, malgache, arabe, africain. Les habitants poursuivent leur bout de chemin sans trop se soucier de la venue de la candidate frontiste. Ali a 47 ans. Franco-algérien, d’origine kabyle, il a toujours vécu en France. Lorsqu’il apprend qu’il doit faire un détour de plusieurs centaines de mètres en arrivant près du meeting, il s’exclame : « ah non, c’est pas vrai. Pas elle. Ils commencent à nous plaire tous ». Une longue marche lui permet de me confirmer sa pensée : « Sarkozy a échoué à nous faire travailler. Il nous a menti. Marine parle vraie. Mais je n’apprécie pas qu’elle vienne me dire que je ne suis pas français alors que mon père et mon grand-père ont donné de leur sang pour la France ».

Ali gère deux cafés. Son cousin lui, s’occupe du restaurant en face de l’entrée du meeting. Entre usines désaffectées, entrepôts, boutiques d’import-export et studios de télévision, le quartier de la plaine Saint-Denis  connait une véritable révolution. L’an passé, l’ouverture du centre commercial Le Millénaire a symbolisé la mutation de ce quartier. « Le shopping au bord de l’eau » vise ces jeunes familles à hauts revenus, locataires des immeubles design flambants neufs qui remplacent petit à petit les usines de briques rouges. Ali s’enthousiasme : « Ces costards-cravates, c’est bon pour les affaires, ça redynamise le quartier ». L’arrivée prochaine de la ligne 12 du métro confirmera certainement cette trajectoire urbaine.

Saint-Denis est un haut lieu de la banlieue ouvrière, fief du parti communiste depuis des décennies. C’est à se demander si la venue de Marine Le Pen n’est pas un pied de nez à une gauche ouvrière en perte de vitesse, à l’heure où le FN est en passe de devenir le premier parti politique chez les ouvriers. 14h45, un cortège de plusieurs centaines de personnes se dirige vers l’entrée du meeting. Les drapeaux rouges font front aux drapeaux tricolores. Le collectif dionysien contre le Front National et l’extrême-droite, qui regroupe des partis politiques (PS, PCF, NPA) et des associations (Ras l’front, MRAP) tenait à protester contre la banalisation des idées de Marine Le Pen. D’après Bally Bagayoko, adjoint au maire de Saint-Denis, « les valeurs portées par le FN ne sont pas celles portées par la ville, qui sont des valeurs de solidarité, de mélange. Le FN n’a pas sa place ici ». Postés devant l’entrée du meeting, les manifestants insultent copieusement les militants frontistes. La tension monte et quelques échanges salivaires ont lieu. Les policiers sont victimes de jets de pierre qui blessent au passage une journaliste. A l’intérieur les militants se remettent à peine de l’épreuve. « C’est des grands malades ». Perceval est un jeune frontiste. Il ne comprend pas les « fascistes rouges » qui s’opposent de manière « primaire » à la liberté d’expression. Pour lui, Marine est porteuse de valeurs démocratiques et a toute sa place dans le débat politique français. « Le Front National et le parti Jobbik hongrois  n’ont rien en commun ».

Une fois remis de leurs émotions les jeunes et moins jeunes prennent place sur les nombreuses tables où prônent les fameuses galettes. Marine croque dans une part pour les images, sort de la salle et revient sur une musique triomphale, marchant les bras écartés, savourant les applaudissements et les cris d’enthousiasme. Son discours déroule les thématiques frontistes, critiquant ici et là « l’UM-PS », l’Europe des « technocrates », fustigeant les politiques qui depuis 30 ans ont enrayé l’ascenseur social français. Après avoir conquis le cœur des classes populaires, Le Pen s’attaque aux « classes moyennes » qui, elle le sait, ont déjà fait et défait des élections. Cette thématique est la bonne pour Nadine, qui a été candidate locale en 2002 sous les couleurs frontistes et avait recueilli 13% des voix : « On la sent en forme. Bien sûr elle est  différente de son père. Elle a moins d’expérience mais plus d’énergie peut être ».

Alors que le cidre coule à flot, les plus jeunes commencent à s’agiter et les plus âgés sont régulièrement tirés de leur torpeur par les salves d’applaudissements. Mais le discours touche à sa fin car les jeunes frontistes se préparent en coulisse. Les « Gars de la Marine » sont prêts. Prêts à en découdre, prêts à aller jusqu’à la victoire finale car pour Perceval comme pour les autres, la présence de Marine au second tour n’est déjà plus une question. « Elle séduit tout le monde et réunit partout ». Interrogé sur les aspects plus obscurs du FN, Perceval défend sa candidate : « Comme dirait Marine, être français ce n’est pas une couleur mais un état d’esprit. La salle aujourd’hui n’est pas monochrome ».  La restriction de l’immigration est d’après lui une simple question de logique économique, « quand on a 5 millions de chômeurs dans un pays, on n’a pas besoin de plus de monde ».

Dans le fond de la salle, l’ambiance est moins fervente, les « Marine, Marine » se font plus mous. Christian est sympathisant FN mais pas militant. Il veut bien répondre à des questions mais pas qu’on lui tire le portrait. S’il a été séduit par le Front National c’est en grande partie à cause de « l’hypocrisie des élites de ce pays ». Lui, ancien d’extrême gauche, ne fait pas confiance au « sénateur et ancien ministre Mélenchon » pour les faire s’en aller tous. « Marine, elle n’accepterait jamais de maroquin. Ce n’est pas du tout dans sa logique ».

« Qu’un sang impur, abreuve nos sillons… Merci à tous ». Notre magnifique hymne national s’achève, les dernières parts de galette sont englouties, les militants sont heureux, la campagne s’annonce bien. Leur première résolution de l’année 2012 ? Que la crise de l’euro, les scandales politiques et les vagues d’immigration se poursuivent. Avec un tel cocktail, plus rien ne pourra arrêter leur héroïne.

Rémi Hattinguais

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