Deux mois après l’acte 1 du mouvement des gilets jaunes, le 17 novembre dernier, la Seine-Saint-Denis ne semble toujours pas avoir pris en route le train de la mobilisation. Dans le département où les actions se font rares, quelques exceptions subsistent, comme à Montreuil. Depuis le début, sur la place de la Croix-de-Chavaux, ils sont une cinquantaine à se réunir tous les mercredis soir pour discuter de leurs problèmes, de leurs revendications et de leur stratégie de lutte.

Clébert est un des pionniers de la bande. A 38 ans, ce capitaine de navigation fluviale trouve indispensable de participer à ce combat avec les autres habitants, discrètement, pour faire avancer le mouvement. Comme lui, certains viennent après le travail, les visages marqués par la fatigue, mais pas dénués de motivation. Une femme passe par là, s’arrête par curiosité. Clébert lui explique le sens de la démarche.

« Alors que les inégalités sociales atteignent des proportions jamais vues, que les riches deviennent de plus en plus riches, que la dignité des travailleurs est bafouée, que la nature est massacrée, on se dit quil faut changer tout ça. Il faut en finir avec ce modèle », lance-t-il. La femme semble convaincue.

A Montreuil, Paris ou Bourges, des revendications qui se retrouvent

À Montreuil, les gilets jaunes s’inspirent beaucoup de la révolution. En référence aux « clubs d’éducation populaire » de 1789, ils ont par exemple organisé leurs « clubs gilets jaunes », tous les vendredis. « C’est une manière pour nous de faire émerger une intelligence collective, pour mener des actions concrètes et finir par améliorer notre quotidien, explique Céline, une retraitée de 68 ans. Tu sais, les politiques, ils ont toujours leurs stratégies. Et la plus répandue, c’est de diviser le peuple en question. Nous, on ne doit pas tomber dans ce piège. » 

La détermination de l’ancienne militante communiste paraît sans faille : « Nous narrêtons pas ce combat. Et nous rejoignons tous les appels de la mobilisation sur Paris. Nous voulons assurer à la génération future une vie meilleure. » L’une des idées qui rassemble les nouveaux et les anciens militants c’est de lutter contre l’individualisme, le « chacun pour soi », pour faire avancer les notions de solidarité et de partage.

Les gilets jaunes de Montreuil ne connaissent ni les excès ni les violences policières des manifestations parisiennes. Ici, le mercredi soir, pas de cris, pas de mouvements brusques. Pas de slogans. On reste debout autour du feu et on réfléchit, ensemble, sous le regard des passants. Pour Clébert, il y a évidemment des différences entre les gilets jaunes, ils ne sont pas tous d’accord sur tout, mais ils partagent tous une colère sociale. « Notre vœu, c’est que la démocratie soit une réalité, pas une illusion, dit-il. Il faut libérer la parole et libérer notre République. Nous ne pouvons plus admettre que des gens parlent à notre place pour servir leurs propres intérêts. »

Il faut que le mouvement se structure

En revanche, à Montreuil, à Paris ou ailleurs, les revendications se répondent, se ressemblent, se rassemblent. Clébert réclame par exemple « le droit de révoquer les élus », « l’égalité sociale réelle », « la réquisition des logements vides » ou encore « la baisse du prix des produits de première nécessité ». Il y a quand même, peut-être, une spécificité montreuilloise, dans cette ville où le maire est communiste et le député insoumis. La terminologie de Clébert est bien marquée à gauche, ancrée dans la lutte des classes : « Tant qu’il y aura des exploités et des exploiteurs, la lutte continuera. Ce mouvement-là est une séquence d’un mouvement d’ensemble, d’un mouvement de libération qui date très longtemps ».

Pas de posture politicienne, pourtant, quand il s’agit d’analyser l’appel du gouvernement à prendre la parole à travers le grand débat national. Pour Clébert, c’est l’opportunité d’y rencontrer les élus et d’exprimer une colère. Dans les discussions, ce soir-là à la Croix-de-Chavaux, une question revient : comment pérenniser le mouvement et ne pas tomber dans le piège tendu par le gouvernement ? Débattre, ici, n’est pas une fin en soi.

« On a intérêt à faire en sorte que ce mouvement ne tombe pas dans un trou ou entre les mains des politiques, appuie Clébert. C’est pour ça que nous appelons à des assemblées dans chaque ville. Il faut que le mouvement se structure, il faut faire face à ce gouvernement et discuter point par point. Il faut que les assemblées se mettent en place au niveau des conseils régionaux, départementaux, municipaux et même dans les entreprises. On ne peut pas accepter au XXIe siècle que des gens décident à notre place. Nous n’aspirons pas à être des millionnaires ou des milliardaires. Non ! On veut juste vivre dignement et honnêtement. ».

Kab NIANG

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