Conseiller municipal EELV en dissidence avec la majorité municipale de Bondy, Nadir Kitatni a été convoqué au commissariat puis placé en garde à vue le 26 mars à la suite de plaintes déposée par deux élus de la municipalité PS et PC pour menaces de mort. Cette mise en détention est intervenue le jour où François Hollande était en visite à Bondy. Pour sa part, Nadir Kitatni se dit victime d’une cabale politique visant son exclusion de la majorité municipale. La maire de Bondy réfute.

Pouvez-vous nous raconter ce qu’il s’est passé, selon vous, le 22 mars 2012 en conseil municipal ?

Sylvine Thomassin : Monsieur Kitatni n’était pas dans un état digne d’un élu en conseil municipal. Il  a le droit d’être dans l’opposition, on peut critiquer, cela fait partie du travail normal d’une assemblée délibérante.  Néanmoins il y a le fond et la forme.  Durant le conseil il ne tenait pas en place, il se levait, déambulait,  revenait, s’asseyait, téléphonait, vociférait quand il intervenait et parlait en dehors des moments où le micro lui était donné. C’était surréaliste.

Cette attitude vous a-t-elle effrayée ?

Dans un premier temps, je dirais que c’était décalé. Consternant, parce que je pense que les élus doivent garder une certaine réserve et une dignité dans l’exercice de leurs fonctions. Je me suis mise à la place du public, qui a dû se demander comment cette personne a pu être élue ; sur notre liste qui plus est. Le problème c’est que monsieur Kitatni était une toute autre personne il y a trois ans. Dans l’une de ses interventions du 22 mars, il mettait gravement en cause le fonctionnement de mon parti. A ce moment là, j’ai trouvé qu’il passait vraiment la mesure. Monsieur Kitatni parlait de mafia rose. Pour moi c’est de la diffamation, je le lui ai rappelé. Je me garde  toute possibilité de poursuite à cette encontre. Au sortir du conseil municipal, j’ai été alerté par des collègues, tous bords politiques confondus, y compris l’opposition de droite, qui m’ont dit qu’ils ne se sentaient pas en sécurité. Certains parlaient de peur physique.

Avez-vous entendu parler de menaces physiques justement ?

Trois élus sont venus me voir pour me dire que des propos inqualifiables ont été tenus. Monsieur Kitatni a fait allusion au drame de Nanterre (ndlr : une tuerie survenue le 27 mars 2002 à la mairie de Nanterre, au terme d’une séance du conseil municipal. 14 personnes ont été tuées).  Selon ces personnes, il a dit que cela allait arriver à Bondy. Je vous avoue que j’ai frémi,  le drame de Nanterre s’est produit il y a 10 ans, presque jour pour jour. Dans l’émotion, les propos qui m’ont été rapportés sont tous les mêmes. Pour l’un, Monsieur Kitatni a dit : « Je vais vous zigouiller comme à Nanterre ». Pour les autres c’était : « Vous allez finir comme à Nanterre ». Pour le troisième, d’après ce qu’il a dit à la police judiciaire, il y aurait même eu un geste accompagnant ses menaces présumées. Un des élus a porté plainte, un autre a également porté plainte mais a signé sans le vouloir un papier de retrait de plainte. Il  a écrit au Procureur pour clarifier ses intentions, il n’a jamais voulu retirer sa plainte. La troisième personne a bien rapporté à la police judiciaire ce qu’elle a entendu  mais elle s’est contentée d’une main courante. Aucune des personnes qui a porté plainte ne pensait que Monsieur Kitatni serait mis en garde à vue.

L’ampleur prise par les événements vous a surpris ?

Je pensais bien que la police réagirait mais je n’ai pas fait de lien avec la venue de François Hollande (ndlr : invité du Bondy Blog Café le lundi 26 mars). Pour moi, l’important, c’était de porter plainte. Le reste nous a complètement échappé. Si c’était une histoire liée à François Hollande, pourquoi n’a t-il pas été libéré le lendemain de sa venue ? Pourtant, la garde à vue a été prolongée de 24 heures. Je fais confiance à la justice de mon pays et je crois à la présomption d’innocence. J’attends la décision de la justice le 24 mai. Tout ce qui m’importe aujourd’hui, c’est de pouvoir de nouveau débattre tranquillement en conseil municipal.

N’auriez-vous pas pu empêcher de tels débordements durant le conseil ?

Il y a un règlement. J’ai fait plusieurs rappels à l’ordre. J’avais une possibilité de suspension de séance mais cela lui aurait profité. En même temps que débutait le conseil municipal, malheureusement, un jeune homme s’est défenestré du dixième étage rue Martin Luther King à Blanqui. Le début d’exploitation de ce drame était pour moi indécent. Certains jeunes de Blanqui avaient envie d’en découdre pensant, ou prétextant penser, que ce jeune homme s’était défenestré suite a une expulsion. En fait d’expulsion, Bondy Habitat a procédé a une expulsion-relogement, pour que le nouveau bail, dans le même appartement, puisse permettre à la famille de percevoir les APL. Je me suis dit que Nadir Kitatni était dans un tel état d’excitation, qu’il risquait de faire monter la sauce avec le quartier Blanqui alors qu’il fallait justement jouer l’apaisement. J’ai donc pensé que la suspension de séance était préjudiciable. La troisième solution était d’appeler la police et de faire évacuer Nadir Kitatni du conseil municipal. Je n’ai pu m’y résoudre, la mère de cet élu de 42 ans, une brave femme,  était là.  Par respect pour sa famille, je ne l’ai pas fait.

Monsieur Kitatni travaille dans votre équipe municipale, vous le connaissez bien, comment expliquez-vous l’attitude qu’il aurait eue ?

Je pense que son attitude s’explique en partie par un sentiment de non-reconnaissance dans l’exercice de ses fonctions.

La situation a-t-elle atteint un point de non retour ?

Ma porte est toujours ouverte. Il y a deux faces chez ce garçon. Une tend  vers la lumière. C’est un élu de la République, tout le monde a le droit d’avoir des écarts, des moments un peu fragiles. Mais pour faire amende honorable,  il faut qu’il rencontre les élus et donne des gages de bonne volonté.

Vous êtes maire depuis peu. Vous attendiez-vous à devoir gérer de telles situations ?

Je m’attendais à être testée. Je suis une femme, en politique c’est encore inhabituel. Je ne m’attendais pourtant pas à de tels débordements. Mais Nadir Kitatni n’était pas dans un état normal, il vaut mieux que ça.

Propos recueillis par Idir Hocini

Lire aussi :

Mise en cause de Nadir Kitatni: une mise à l’écart selon son avocat

Articles liés

  • Frédérique Matonti : « La pensée réactionnaire est le produit d’une panique morale »

    A l’occasion de la sortie de son livre «comment sommes-nous devenus réacs?», la politiste Frédérique Matonti revient sur la progression de l’idéologie réactionnaire, de sa naissance dans les années 1980, à son triomphe actuel sur les chaînes d’information en continu. Entretien.

    Par Yunnes Abzouz
    Le 16/11/2021
  • Quand Laïreche raconte Ruffin

    Ces derniers temps, Rachid Laïreche nous offrait un peu moins de ces fameuses "info Rachid" sur Twitter, des petits indiscrets sur le monde politique qui montrent comment le journaliste de Libération raconte la gauche actuelle comme personne. On a compris ce qui se tramait quand on a appris la sortie de "La revanche des bouseux" (les Arènes), un portrait du député François Ruffin.

    Par Latifa Oulkhouir
    Le 29/10/2021
  • Au NPA : « on n’est pas idéalistes, on est révolutionnaires »

    Pour son premier meeting de campagne présidentielle, Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, avait donné rendez-vous à ses soutiens dans le 20ème arrondissement de Paris, jeudi 21 octobre 2021. Enflammés par des slogans de manifestation, les jeunes militants du parti prônent l'utilité des "petites luttes" du quotidien, plutôt que le vote utile, déjà dans toutes les têtes.

    Par Meline Escrihuela
    Le 22/10/2021