EUROPÉENNES 2014. À l’occasion de l’European Youth Event, des milliers de jeunes sont venus à Strasbourg de toute l’Europe pour échanger sur l’avenir de l’Union. L’occasion d’appréhender le vrai visage de l’Europe de demain, un visage multiple et bigarré. 

On dit parfois que l’Europe se voile la face. Rien de plus instructif, en tout cas, que de rencontrer son vrai visage. De l’interpeller. D’intercepter son regard. Car l’Europe, ça n’est pas (ou pas seulement) le néo-libéralisme aveugle et l’austérité sourde. Ça n’est pas une pièce de monnaie, ça n’est pas un drapeau, ça n’est pas l’Eurovision ou la neuvième de Beethoven, ça n’est pas une vieille photo du général et de son homologue allemand.

L’Europe, c’est un ensemble de personnes. Ça n’est pas la Commission ou le Parlement, ça n’est pas le Conseil européen, Lisbonne et les référendums en confettis, ça n’est pas Cohn-Bendit aux Guignols, ni Merkel au JT. Les politiques européens ne sont que les représentants de la volonté collective des peuples d’un continent. Volonté multiple, éparse, parfois difficile à cerner. Peuples divers, hétérogènes : Européens par serment, ou par déconvenue, citoyens au tiers limité, plus ou moins informés. Mais qui ont tous leur mot à dire : autant de points de vue sur l’Europe et sur le sens de la politique.

Aujourd’hui, à Strasbourg, c’est l’avant-garde de la jeunesse optimiste, fébrile et turbulente qui vient manifester ses attentes, et représenter l’avenir du continent. Trente nationalités d’Europe, une belle brochette d’activistes guillerets, fringants et frétillants. 5 000 jeunes, trois jours hauts en couleurs, entre débats, stands, concerts et autres.

Photo-0003L’enthousiasme porte un nom. Ieva, Pauline, Tom, Sophie, Andrew, Maria, June. « Je suis émerveillée. Je suis très heureuse d’être ici. » Ieva, 18 ans, est venue à Strasbourg avec le «Parlement européen de la jeunesse» de Lituanie. « Cet événement motive vraiment les jeunes », ajoute-t-elle. Pauline, elle, vient de Hambourg. Passionnée de jujitsu, de sauvetage, de langues vivantes et par le dessin, elle est jeune fille au pair cette année. Elle veut désormais travailler dans cette ville multilingue, pour l’Union européenne. « Je trouve ça triste, dit-elle : si j’avais su plus tôt que cet événement existait ! » L’Europe peine encore à atteindre les citoyens, tant sur le plan de la vulgarisation que de la communication. Même pour un événement comme l’«Eye», il semble que peu de jeunes de Strasbourg se soient déplacés.

« Peu importe le parti politique, si le travail est bien fait »

Pourtant, certains ont bien compris l’intérêt d’un pareil moment d’échanges et de rencontres. Maria et June viennent du Nord de l’Espagne. Étudiantes de première année en gestion d’entreprises et innovation, elles savent que l’Europe, c’est l’emploi. Elles sont venues au-devant des occasions pour leurs études, pour des stages, pour leur apprentissage professionnel. Et elles ont noué des contacts intéressants, dans le domaine entrepreneurial et coopératif.

Malgré cela, à 19 ans chacune, elles disent n’avoir aucun intérêt pour l’économie et la politique européennes. Si elles sont venues, c’est pour accroître leur conscience européenne, pour connaître plus de monde et pour élargir leur réseau. « Peu importe le parti politique, si le travail est bien fait », affirme June. Et Maria explique : « En Espagne, on n’a pas beaucoup confiance dans la politique. Au niveau européen, c’est vrai que nous avons parfois l’impression que d’autres décident à notre place. Et puis, si tu vas mal, tu te sens plus petit. » Là-dessus, June rebondit : « Ça m’agace, les éternels discours catastrophistes sur l’Espagne. Que le pays et la politique fonctionnent mal n’est pas une raison pour taxer tous les Espagnols d’incompétents. »Photo-0011

Quoi qu’il en soit, l’«Eye» a été pour elles une révélation. « On se sent plus européennes après cet événement. Nous avons des différences culturelles entre Européens, mais nous avons des liens forts. Je pense qu’il est important que nous nous connaissions les uns les autres. Quelle que soit notre pays d’origine, il existe une connexion, quelque chose qui nous unisse directement. »

Pour clore l’«European Youth Event», un DJ, sur la scène montée devant le Parlement fait danser les jeunes encore sur place. Un jeune homme danse comme un fou au milieu d’une ronde d’applaudissements. Entre deux acrobaties, Tom, de la République Tchèque, témoigne son enthousiasme pour la France, où il a voyagé cinq fois. Il déplore que, dans son pays, on ne s’intéresse aux sujets transnationaux que de manière superficielle. « Les gens ne pensent plus que de manière fermée, parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi face à la situation économique. » Cette peur face à la crise, explique-t-il, rend le pays vulnérable, « facilement manipulable » : elle a permis à un parti corrompu d’arriver au pouvoir. « Nous bornons notre esprit et notre imagination. Notre regard ne traverse pas les frontières, nous ne suivons pas ce qui se passe. Et nous ne nous rendons pas compte à quel point nous avons de la chance. » Sa chance, Tom a décidé de la vivre à fond aujourd’hui. Un bref échange, et il retourne dans la ronde.

« Tout est une question d’information »

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Pour beaucoup, comme pour Tom, l’Europe est une aubaine. Mais peu parviennent, ou tentent même de saisir cette occasion. Principalement pour un manque d’information. Rien qu’en France, une grande partie des financements mis à disposition à notre pays par l’Union reste inutilisée, et doit être rendue faute de mieux. Et, pour les citoyens européens dans leur ensemble, il n’est pas évident de s’emparer de ces droits, et de profiter des facilités que nous offre l’Union. « J’ai fait des études juridiques et en relations internationales, dit Sarolta, 23 ans, une Hongroise de Roumanie. Je connais donc les atouts que m’offre l’Europe. Mais beaucoup d’autres ne savent pas comment vivre ces occasions, bien qu’ils sachent qu’elles existent. »

Pour Franziska, 25 ans, « tout est une question d’information». Diplômée en traduction, en études européennes et en politique et administration, employée au Forum européen de la jeunesse, cette jeune allemande est convaincue que le fonctionnement structurel de l’Union est fortement ralenti par ce manque : les citoyens ne sont tout simplement pas au courant des enjeux de l’Union. Au-delà des avantages divers que peuvent offrir les institutions européennes, les citoyens semblent aussi peu conscients de leurs répercussions concrètes en termes de poids politique. Résultat : une médiocre implication des citoyens et une conscience européenne faible. « Les gens comprennent qu’il faut voter, mais ils ne sont pas très motivés parce qu’ils sont mal informés. S’ils comprennent l’enjeu, s’ils se rendent compte de l’influence qu’a l’Union européenne, ils seront très intéressés de voter. »Photo-0008

Mais jusqu’à présent, la majorité des Européens semble encore penser à l’échelle nationale. Du moins, pour beaucoup, l’identité européenne est-elle de second ordre. Sophie, une jeune et jolie blonde, vient d’Autriche. « Je me sens plus autrichienne qu’européenne. Mais je m’intéresse à la politique de la France, de l’Espagne. Je voudrais partir en Erasmus à Bordeaux. »

Johanna, elle, est suédoise. « C’est vrai qu’on se sent plus suédois qu’européens, même si l’on s’intéresse à ce qui se passe dans d’autres pays. » Concernant la politique européenne, selon elle, les directives de Bruxelles ne sont pas toujours bien perçues. « C’est vrai que les choses qui sont imposées énervent les gens : dernièrement, les règlementations stupides, comme de définir un calibre obligatoire pour les bananes. » Les politiques, eux, sont souvent plus pro-européens que le reste du peuple, à l’inverse de la France par exemple, où la haute administration est bien plus souverainiste qu’on ne le pense.

En Suède, un pays resté hors de l’euro «parce que nous avions peur que ce soit mal géré», la classe politique est moins discréditée qu’en Espagne. «Les gens ont confiance dans l’État, dans les hommes politiques, dans leur volonté de faire ce qui est le mieux pour le peuple.» La cohésion politique en Suède s’accompagne d’une société en avance sur les droits de l’homme, concernant l’égalité des sexes, les droits des homosexuels, ou encore l’écologie. «Dans l’esprit des gens, il y a l’idée qu’on est entrés dans l’Union européenne pour donner aux autres un bon exemple. Nous sommes un petit pays, nous ne cherchons pas à ce que tout le monde fasse comme nous. Mais on essaye de montrer nos valeurs, même si ça ne devait pas changer grand chose au niveau européen.»

« Je vois bien qu’il y a une crise identitaire en Europe »

La construction européenne, cela sonne comme une évidence, aura du mal à se poursuivre sans respecter les spécificités nationales. Il semble que l’Union n’ait pas d’avenir dans l’uniformisation, et que le respect de sa diversité, qu’elle soit culturelle, politique ou juridique, soit vitale aux pays membres comme aux institutions européennes. Une Péruvienne, résidant en Italie depuis quelque temps, témoigne : « Je vois bien qu’il y a une crise identitaire en Europe, actuellement. Mais, malgré cela, je pense rester en Europe parce que je sens que je lui appartiens. Car je crois que son unité culturelle vient de la cohabitation fraternelle dans le pluralisme. Je crois que c’est là la véritable identité européenne : elle vit non seulement par les actes des citoyens européens, mais aussi grâce à la population qui vit en Europe de manière régulière, qui la respecte et qui croit dans son avenir.»

D’ailleurs, un Européen peut-il encore penser et définir son identité en fonction d’une seule nation? Est-on Autrichien tout court? Est-on Suédois tout court? Est-on Français tout court, alors que la France ne s’est construite et ne se définit que par ses influences extérieures multiples, par son histoire et dans son actualité la plus brûlante? Est-on Belge tout court, après avoir été colonisé cinq cent ans par les Espagnols, qui avaient eux-mêmes été colonisés cinq cent ans par les Arabes?…

Devant le Parlement européen, deux jeunes allemandes tiennent le stand des Nations Unies. L’une d’elle m’explique : « Nous sommes d’origine libanaise, et nous travaillons à Bruxelles. Nous sommes arrivées toutes jeunes en Allemagne, nos parents ayant fui la guerre. D’autres sont retournés au Liban; pour ma part, j’ai choisi d’être Allemande, parce que j’ai grandi dans ce pays européen, qui est le mien. Alors certes, je me sens européenne. Mais cette définition identitaire me semble toute relative. Il faut savoir aussi penser à l’échelle mondiale, plus globalement. »

 Louis Gohin

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