« Ce qui ne tue pas rend plus fort. » On croirait l’adage créé sur mesure pour Henri Alleg. En le voyant déambuler dans la grande salle du Cin’Hoche de Bagnolet ce 15 octobre 2009, qui pourrait imaginer que ce fringant monsieur de 88 ans a enduré d’atroces souffrances et fut enfermé pendant un mois dans une salle de tortures, en 1957, durant les « événements d’Algérie » ?

Les associations Appel des Cent pour la justice et la paix de Bagnolet et Souvenir(s) Écran ont bien organisé la soirée-débat : accueil gastronomique autour du bar, coin librairie avec tous les ouvrages du journaliste franco-algérien à disposition, puis projection gratuite du documentaire de Christophe Kantcheff « Henri Alleg, l’homme de La Question », suivie d’un débat avec les deux hommes.

Sur place, les looks ou les conversations glanées ici et là indiquent que nous sommes principalement en présence de « militants » du type Mouvement de la paix, de communistes, de gens de gauche… Tout a été prévu, même la séance dédicace avec l’auteur de la mythique « Question ». Très vite, une longue queue se forme. Chacun veut saluer Henri Alleg en personne et repartir avec son exemplaire dédicacé. Une femme âgée fait sensation en sortant une publication clandestine originale d’époque : l’invité s’empresse de parapher le vieux papier jauni, témoin de l’histoire. Mais les organisateurs doivent déjà interrompre toutes ces effusions pour ne pas trop exploser le timing. Place au film donc.

Le documentaire commence par la lecture d’extraits de « La Question ». Les mots sont crus, le récit terrible. Puis, quand le film s’agrémente d’interviews (celles de l’auteur, d’une historienne ou d’extraits de rencontres avec le public), l’écoute devient plus soutenable. On apprend que Henri Alleg, directeur du quotidien Alger Républicain jusqu’en 1955, année de son interdiction, fut arrêté en 1957 par les parachutistes de l’armée française, chargée de maintenir l’ordre dans cette colonie en pleine rébellion. Pendant un mois, il est torturé puis transféré dans un camp de rétention. Quatre mois plus tard, il débute, avec l’approbation de ses deux codétenus, la rédaction clandestine de son célèbre témoignage.

L’écrivant par bribes dissimulées dans des notes juridiques pliées en petits cubes de papier, ce sont ses avocats qui les sortent et les transmettent à sa femme Gilberte qui les dactylographie. Une fois ramenées à Paris, aucune maison d’édition ne veut prendre le risque de les publier. L’autocensure joue à plein. Seul Jérôme Lindon des Éditions de Minuit a le culot de sortir le texte baptisé « La Question ». La censure tarde plusieurs semaines à se manifester. 60 000 exemplaires se sont déjà arrachés quand l’État décide d’intervenir. Cette intediction lui fera encore plus de publicité et renforcera le succès de l’ouvrage préfacé par le très populaire Jean-Paul Sartre, qui sera réédité en Suisse, puis traduit dans le monde entier.

Le documentaire soulève de nombreux points comme la non-reconnaissance par l’État français du recours massif à la torture sur les combattants du FLN, les Européens engagés aux côtés du peuple algérien. En France, si la loi de 1999 consacre la reconnaissance légale de la guerre d’Algérie, les choses ne sont pas si simples pour la torture. En 2000, le quotidien L’Humanité publie l’appel de douze intellectuels français demandant la reconnaissance et une condamnation officielles de la torture pendant la guerre d’Algérie.

Le chef de l’État de l’époque, Jacques Chirac, répond par média interposé qu’il ne faut pas « créer d’événement qui pourrait raviver les plaies du passé ». Quant à l’extrait du discours de Lionel Jospin devant l’Assemblée nationale sur le sujet, il est sans équivoque : si le premier ministre condamne la pratique de la torture pendant cette guerre, il ne s’agit pour lui que « de dévoiements minoritaires » d’acteurs en charge du maintien de l’ordre…

Les lumières se rallument, la salle comble, émue, applaudit chaleureusement. Le jeu des questions-réponses s’enchaîne. Au cours du débat, un homme aux traits méditerranéens rend hommage au « résistant » et évoque ses propres souvenirs comme les cris de torturés entendus en passant devant les casernes. Il poursuit : « Je suis arrivé en France en 59 et je vivais dans un bidonville à Nanterre. » Le témoin se souvient aussi du couvre-feu qui était imposé alors aux Algériens et rappelle la tragique nuit du 17 octobre 1961 quand la police de Maurice Papon réprima très violemment une manifestation du FLN et où de nombreux participants périrent noyés dans la Seine. « Si un Tribunal a reconnu ce massacre, l’État français, lui, ne l’a jamais fait officiellement, comme Chirac l’a fait avec la shoah par exemple. Or cette reconnaissance permettrait de faire table rase du passé. »

Une femme, elle, revient sur une scène du film où l’on voit un portrait de Maurice Audin vandalisé sur un mur d’Alger d’aujourd’hui. Car Henri Alleg n’est pas le seul héros de la soirée. Le souvenir de Maurice Audin est partout : sur des affiches au Cin’Hoche, dans le film, dans les esprits… Ce mathématicien est arrêté quelques jours avant Alleg. Ils se croisent dans les geôles de leurs bourreaux, puis personne ne revoit jamais l’homme vivant.

« Évadé », selon la version officielle, tout le monde pense qu’il a succombé aux sévices de la torture. Sa femme Josette, ses enfants et ses petits-enfants présents dans la salle n’interviennent pas et écoutent l’hommage vibrant que rend Henri à son ami disparu. La famille Audin se bat depuis des années pour avoir accès aux archives et connaître enfin la vérité. Les demandes adressées au président de la République française sont restées lettres mortes.

Henri Alleg profite de cette intervention pour parler d’un autre point douloureux pour lui : la réticence du pouvoir algérien à prendre en considération et accorder la nationalité algérienne aux Européens qui avaient combattu pour l’indépendance et la liberté de l’Algérie. « Au lendemain de l’indépendance, ces faits ont été effacé volontairement. Du côté algérien aussi, il y a du nettoyage à faire dans la mémoire collective… Pourtant, ces Européens ont été des combattants dévoués, ils ont risqué leur vie, certains étaient même condamnés à mort. » Néanmoins, il tient à dissocier le pouvoir politique du peuple algérien et rappelle l’ « accueil très amical » qui est réservé par la population aux Européens qui retournent aujourd’hui visiter l’Algérie qu’ils ont connue jadis…

Enfin, l’octogénaire explique que la transmission de son expérience aux jeunes générations est quelque chose d’essentiel. Il raconte notamment une conférence devant des étudiants américains qui l’abreuvaient de questions sur son histoire. Pour lui, tous avaient en tête les images d’Abu Ghraib ou de Guantanamo.

Car pour Henri Alleg, qu’elle ait eu lieu dans la banlieue d’Alger il y a 52 ans, ou aujourd’hui « dans une prison irakienne, israélienne ou afghane », l’horreur de la torture, de « La Question », reste la même…

Sandrine Dionys

Liens liés à l’article :
En savoir plus sur Henri Alleg : http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Alleg
En savoir plus sur Maurice Audin : http://www.ann.jussieu.fr/AUDIN/index.htm
En savoir plus sur « Henri Alleg, l’homme de La Question », le film de Christophe Kantcheff : http://www.antoinemartinprod.com/AMP/Henri_Alleg,_L_homme_de_la_Question.html
« La question», Henri Alleg, Collection « double » aux Editions de Minuit.

Sandrine Dionys

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