Ministère de l’Intérieur, avant dernière table ronde consacrée aux médias.

Les choses sont faites en grand : les trois PDG des trois principaux groupes de télé nationales (France Télévision, TF1, M6), de la société de production Endemol, celui de RTL, le patron du magazine Le Point, sans oublier le président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, Dominique Baudis. L’heure est au consensus : il faut en finir avec les « écrans pâles » (expression de Zaïr Keddadouche, citée par D. Baudis). Il faut que les médias en général et la télévision en particulier soient en mesure de refléter la société telle qu’ elle est : diversifiée. Chacun développe sa conception sur la manière d’y arriver. Etienne Mougeotte fait sensation en annonçant que les castings des émissions « à candidats » (de jeu en fait) étaient désormais aux normes de la diversité. Hallal, quoi. Le patron d’Endemol nous invite, le public de jeunes de banlieues, à bousculer des professionnels « embourgeoisés ». Le ton est encourageant. Je regarde autour de moi les visages s’éclairer. Ils savent causer, les vendeurs de rêves.

Viennent les questions du public. Patrick de Carolis (PDG de France 2) explique : oui c’est vrai que les propos racistes de Pascal Sevran c’est vilain. Mais comme ça n’était pas dans son contrat, on ne pouvait pas l’attaquer, alors on a pris l’affaire sur le plan moral. Et là on lui a dit : c’est pas bien. Après il s’est excusé. Voilà. Affaire classée quoi. Et D. Baudis d’ajouter que France Télévision a bien fait d’inclure dans tous ses contrats une nouvelle clause invitant les bénéficiaires à mieux contrôler leur bouche à l’avenir. A la question : « Est-ce que vous reconnaissez qu’il y a eu des erreurs dans la manière de couvrir la crise des banlieues de l’année dernière et si oui, quelles mesures avez-vous décidé pour éviter qu’elles se reproduisent », la réponse a été, en gros, sans reconnaître qu’il y a eu des erreurs, mais que rapidement les grandes chaînes ont changé leur fusil d’épaule quand même. Avec cette conclusion solennelle de M. Mougeotte : « De grâce n’oubliez pas que ces évènements ont préexisté à leur traitement », et qu’il ne saurait être question (pour lui) de limiter la liberté de ses journalistes.

Une jeune fille les interpelle en faisant état d’un DESS en management des ressources internationales et d’administrations humaines, et j’en oublie, et que même pour bosser à Mac Do elle rame comme une malade. Ni une ni deux, le jeune boss d’Endemol lui promet de l’embaucher, là devant tout le monde. J’ai pris les coordonnées de la jeune fille, on vous tiendra au courant. Kamel a aussi dit qu’il avait besoin de boulot, mais il n’a pas pensé à frimer avec son Bac + 12 de galérien option long séjour forcé au bled, en passant par la case inverse à la banque. Du coup sa tentative n’a pas abouti.

La dernière table ronde consacrée aux femmes démarrait comme elle pouvait, avec un plateau évidemment moins prestigieux. On a été soudain sortis de la somnolence par un récit aux intonations pourtant étrangement calmes, tranquilles. Une voix douce mais de plus en plus ferme dénonçait les tournantes, comme punitions des tentatives d’assimilation de jeunes musulmanes, et pendants de la répudiation des femmes mariées. Et le cas des jeunes étrangères mariées avec des Français d’origine étrangère, très jeunes, sans droits, bonnes à tout faire et surtout à la reproduction. On était quelques uns à se regarder. Je crois que dans le public on a eu honte, quelles que soient nos origines et nos destinations.

Après ça, malgré la présence de Yamina Benguigui et de la secrétaire générale du ministère de l’Intérieur, le public n’y était plus. Il ressemblait de plus en plus à un banc de poissons ou à des algues soumis à des champs de forces contradictoires. L’attention était de plus en plus partagée entre l’arrière et le devant de la salle. Soudain l’arrière prit le dessus, l’oratrice interrompît son discours, une mêlée à demi-ouverte avançait dans l’allée centrale jusqu’aux premières places. Les photographes regagnent patiemment le terrain perdu sur les hommes de la sécurité pour l’emporter définitivement : tout l’espace entre la cible de leurs appareils et les autres obstacles (scène, public) est occupé par eux sans partage. J’ai juste devant moi un véritable char Leclerc, qui me barre la vue sur l’estrade, qui mitraille sans relâche le ministre candidat. On finit par le voir quand il monte à la tribune, que dis-je, en scène. Car ça valait le détour. Comment rendre compte de ces moment intenses où on a l’impression qu’on vous regarde personnellement dans les yeux ? Que l’orateur sait exactement qui vous êtes, quel a été votre parcours -surtout lorsqu’ il évoque Bondy à trois reprises ?

Le discours pourrait entrer dans l’Histoire. Cette dernière retiendrait désormais que dans la foulée des incidents sur la dalle d’Argenteuil il y a un an, le ministre avait, avant de repartir, pris le temps de discuter avec une dizaine de jeunes qui voulaient « parler ». Malgré « la méfiance, j’ai choisi de vous faire confiance . Un an après on se retrouve ici. Pourquoi ici. Ce ministère doit être capable de vous accueillir, de vous faire une place ». Mais surtout il s’agit d’enfoncer le clou sur le thème de la discrimination positive, de rappeler qu’il a pris le risque d’avoir des opposants dans son propre camp politique. Que c’était valable aussi bien pour le jeune rouquin du Pas de Calais, de celui qui a grandi dans la Creuse, ou des enfants de ZEP. Il a rappelé son soutien à l’initiative de Sciences Po., et dit son désaccord avec le fait que la moitié des lycées de France ne présente aucun élève en classes prépa. Et pour finir nous voilà invités à participer à une « révolution civique » , une nouvelle ère où « ce qu’on dit on le fait, parce que ce qu’on dit on le pense ». C’est pas beau ça ?

On a eu le réflexe avec Kamel d’aller tout de suite au contact pour rappeler au ministre-candidat sa promesse du matin de donner ses coordonnées. Il a tenu parole, c’est filmé par Marion (voir la vidéo ci-dessous). En sortant Kamel tout excité me dit que ça fait du bien de sortir de sa cité. Que ça fait du bien de parler. Que c’est un des plus gros problèmes, « c’est qu’on sait pas parler. Tu sais même ta propre sœur, quand elle part, elle va se marier. Après tu te rends compte que tu n’as pas su lui parler, lui dire je t’aime. Ou juste de marcher avec elle dans la rue. Après c’est trop tard. Et ça fait mal. »

Samy Khaldi

 

 

Samy Khaldi

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