Conseiller technique à la présidence de la République sur les questions de diversité et de politique de la ville, Rachid Kaci est à l’Elysée ce que Fadela Amara est au gouvernement. S’écartant des versions de la secrétaire d’Etat et de Nicolas Sarkozy, il affirme que les émeutes de Villiers-le-Bel sont une « révolte sociale », même si fomentées en sous-main par des « voyous ». Le Plan banlieues doit « mettre le paquet sur l’école », dit-il. Pour favoriser l’embauche dans les quartiers sensibles, le conseiller technique est favorable à la création d’un contrat de travail très flexible, s’approchant du défunt CPE. Il affirme que les graves problèmes de la jeunesse dans les banlieues ne sont pas dus à l’immigration. Il faut, dit-il encore, briser la dynamique isolationniste des quartiers.

Vous êtes conseiller du président de la République pour la diversité et la politique de la ville. En quoi cela consiste-t-il ?

Cela consiste à orienter le président sur ces questions, à rencontrer pas mal de monde sur le terrain, à faire remonter des initiatives positives menées par des associations ou des habitants de quartiers dits sensibles.

De quand date votre nomination à ce poste ?

De septembre 2007.

Pourquoi cette nomination ?

Il faut savoir que je travaillais déjà avec Nicolas Sarkozy sur ces questions-là en particulier. De fait, il s’est peut-être dit qu’il serait utile que je le fasse, lui étant président de la République.

Est-ce une façon pour Nicolas Sarkozy de doubler l’information qu’il reçoit sur ces dossiers de la part du secrétariat d’Etat à la ville de Fadela Amara ?

Non, je ne pense pas que ma nomination se soit faite dans cet esprit-là. Je suis très ami avec Fadela Amara, puisque nous avons milité un peu ensemble lorsque, de son côté, elle était à Ni putes ni soumises. Globalement, elle et moi étions assez unis sur un certains nombre de valeurs, comme l’égalité entre les hommes et les femmes. Fadela Amara est la secrétaire d’Etat en charge du dossier de la ville. Cela ne se discute pas. Je ne suis qu’un conseiller. Par contre, je peux évidemment travailler avec son cabinet. Mais nous n’avons plus le droit à l’erreur : le « Plan banlieues » (dévoilé le 22 janvier, ndlr) sera le bon ou nous courons à la catastrophe.

Avez-vous eu l’occasion de parler au président de la République après les émeutes de Villiers-le-Bel ? Si oui, que lui avez-vous dit ?

Oui j’ai eu cette occasion, et même, déjà, à l’époque des émeutes de 2005. J’ai toujours considéré que ces événements de banlieue étaient la conséquence d’une situation sociale extrêmement tendue et désastreuse. Je n’ai jamais pensé que ces émeutes-là, contrairement à ce que certains estimaient dans mon parti, l’UMP, avaient à voir avec la religion, l’ethnie d’origine ou l’immigration. A Villiers-le-Bel, nous avons assisté à une révolte sociale suite au décès de deux gamins – la lumière devant être faite par la justice sur les circonstances de leur mort. Mais cette explosion de violence n’a été possible qu’en raison d’un profond malaise social. Pour autant, je ne justifie pas les agressions contre la police ou contre les pompiers. L’exaspération sociale est telle qu’à partir du moment où il se passe quoi que ce soit de grave, la responsabilité, dans l’esprit gens en révolte, en incombe forcément aux institutions.

Malaise social, révolte sociale, dites-vous. Vos mots tranchent avec ceux de Nicolas Sarkozy et de Fadela Amara. Le premier a parlé de « voyoucratie », la seconde a fait une lecture « fait divers » de cette rébellion, refusant d’y voir une « crise sociale ».

Le président de la République n’a pas dit qu’il n’y avait pas de problèmes sociaux en banlieue. Il pense, et je pense exactement la même chose, que ceux qui souffrent le plus ne cassent pas et ne brûlent pas. Dans cette affaire, on a quand même tiré sur des flics. Et ceux qui ont tiré sont des voyous. Ce que je veux dire, c’est que le malaise est tel que ces situations sont rendues possibles. Mais ceux qui les fomentent, en montant des gamins contre les représentants des institutions, sont des voyous. Quand le président de la République dit qu’il ne s’agit pas d’un problème social, il veut dire que rien ne justifie de tirer contre des policiers.

La pression s’accroît sur l’exécutif à l’approche du Plan banlieues. Quelle doivent en être les priorités, selon vous ?

Avant toute chose, et avant le volet économique qui est très important, je pense qu’il faut mettre le paquet sur l’éducation et sur l’école, notamment en payant mieux, et de façon significative, les professeurs qui exercent dans les banlieues. Il faut mettre fin à la carte scolaire, ce qui semble acquis, pour insuffler une philosophie de la concurrence et de la compétition entre établissements. Il faut insuffler une philosophie de l’effort et de la responsabilité. Le seul discours qui vaille face à ces gamins des quartiers est celui que me tenait mon père : « Bosse à l’école pour essayer de t’en sortir et éventuellement pour te barrer de ce quartier. »

Mais quand les parents ne peuvent pas remplir cette mission de tutorat sur leurs enfants, que faut-il faire ?

L’Etat doit alors prendre le relais. Je suis favorable à la création de structures professionnelles et non bénévoles de soutien scolaire. Pour d’autres gamins en grave échec scolaire ou dont l’esprit n’est pas adapté à l’enseignement proposé, il faut envisager de les retirer de leur cadre de cités habituel pour les placer en internat, où ils pourront recevoir un autre enseignement.

L’offre envers les jeunes, en termes de lien social, est assez maigre, ou peu rassembleuse. Que peut proposer la République à sa jeunesse ?

D’abord, je suis contre le financement aveugle des associations, je suis contre la création de clubs sportifs limités à un quartier. Dans les communes, il faut tenter de recréer une identité à une ville et non pas à un quartier. Je suis effaré de voir que dans certaines communes il y a le club de sport officiel et, à côté, une foule d’associations sportives qui recrutent dans les quartiers. Il faut briser la dynamique des quartiers. Par ailleurs, il y a plein de gamins dans les quartiers qui ont un talent dingue mais qui perdent tous leurs moyens dès qu’ils se retrouvent en entretien d’embauche ou devant tout autre jury. Je suis pour l’instauration, je ne peux pas dire d’une forme de CPE, mais d’un contrat qui permette aux chefs d’entreprise de recruter et d’envisager de licencier, au bout de quelques mois, sans avoir à fournir de raisons précises.

C’est iconoclaste comme idée.

Non, le vrai frein à l’embauche dans les quartiers c’est la crainte du chef d’entreprise de ne pas pouvoir licencier un jeune au sujet duquel il a des appréhensions, du fait du comportement un peu « quartier » de ce dernier.

Autrement dit, fini le « grand oral » d’embauche tétanisant, en échange d’une flexibilité accrue de licenciement ?

Oui.

Vous partez lundi en Algérie avec le président de la République. En quoi les liens franco-algériens peuvent-ils influer sur la vie des quartiers en France ? Les relations symboliques entre les deux pays, aujourd’hui plutôt pourries, ne favorisent pas l’éclosion d’une identité apaisée dans les banlieues françaises.

Je ne pense pas que l’établissement d’une relation sereine et saine avec l’Algérie puisse changer quoi que ce soit à la situation dans les banlieues françaises. Mais si l’on veut que ça se passe bien avec l’Algérie, il faut que nous cessions, nous Français, de considérer l’Algérie comme étant toujours notre territoire. De même, quand on arrêtera, et c’est valable aussi pour les médias, de considérer que lorsque ça va mal dans les banlieues, c’est lié à l’immigration, ce sera une grande victoire. Moi le premier, quand j’étais ado, je ne me considérais pas comme français. Dans mon esprit, j’étais encore un peu algérien. Parce qu’on me renvoyait à cette identité-là.

Propos recueillis par Antoine Menusier

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