Non, la bande FM ne délire pas. Vous êtes bien sur Skyrock, 96.0. Et c’est bien l’heure de votre émission quotidienne, celle de Fred Mussa, « Planète Rap », qui reçoit ce mercredi soir la ministre de la justice, Rachida Dati, en direct pendant une heure. La dame a simplement accepté l’invitation du « boss de la radio ». Pour être sur que cet événement radiophonique inattendu et sans précédent ne soit ni montage, ni supercherie, nous sommes allés vérifier, rue Greneta à Paris, dans les locaux de la fameuse « radio première sur le rap ».

Tout se passe au premier étage. Le petit studio collé à sa petite régie. Ses habitués accoudés ci-et-là. Et les grands médias accourus tout exprès pour un événement qui s’annonce « drôle et étonnant ». Mais est-ce politique ? « On a hésité à envoyer un journaliste people ou un journaliste société », nous glisse un reporter. Avant l’arrivée de ministre de la justice, Fred Mussa se dit « excité ». Il espère que la garde des sceaux livrera « deux ou trois mesures concrètes » à son antenne !

« Hé, hé ! La patronne arrive, vous avez tous vos fafs (papiers) ? » questionne ironiquement un technicien. Rachida Dati est dans les murs de Skyrock ! Plus que deux minutes avant le début de l’émission. Souriante, la ministre s’installe autour de la table, face à Jacky et Ben-j des Neg Marrons, groupe de Rap, et Fred Mussa. Le studio est plein, beaucoup d’amis des amis ont fait le déplacement pour voir Rachida.

Le voyant rouge « On air » s’allume. On parlera « honnêtement », s’entend-on autour de la table. Démarrage tranquille : « Vous écoutez quoi comme musique ? » Rachida Dati affirme avoir téléchargé dans son baladeur, « légalement », l’album des Neg Marrons, qui ne sera « dans les bacs » que lundi prochain. « Arrêtons de parler de mes godasses, parlons du fond », dit-elle un instant, hors antenne. L’antenne revient. On la lance sur les prisons surpeuplées, où « un téléviseur coûte 35euros pour une journée », « où les produits du quotidien sont à des prix exorbitants ». Elle, très Sarko président du pouvoir d’achat : « On ne peut tout de même pas faire un bilan après un an. »

Les Neg Marrons, eux aussi dans leur rôle, montent au front. Ils branchent la ministre sur Clichy-sous-Bois et Villiers-le-Bel. Rachida Dati qui fait « tous les quartiers populaires et centres pénitenciers de France », écoute religieusement les revendications. « Entre ce que vous dites et la réalité, il a un gros décalage », lui envoient-ils à la figure. Et de préciser : « Prenons pour exemple concret Clichy-sous-Bois, un dossier qui date de 2005, il en est où ? » Réponse : « Je n’ai pas le dossier en tête, je crois que la procédure est terminée, mais la famille peut m’écrire. » Pas glorieux, niveau connaissance d’une affaire qui a mis le feu aux banlieues françaises.

Venue pour corriger « la sale image de la justice française » et pour « défendre les gens qui sont dans la précarité », elle aborde une mine sérieuse et imperturbable lorsque les Neg Marrons entament un freestyle (« c’est quoi un freestyle ? » demande-t-elle hors antenne). On l’informe : une diatribe engagée qui rend hommage aux tirailleurs des colonies et aux « immigrés rabaissés au vulgaire statut d’étranger ». Dati se détend un peu, rentre timidement dans le rythme du freestyle en question : son pied s’agite en cadence… Le morceau s’achève avec ce refrain : « Gouvernement impuissant/ ou un Etat qui fait semblant/ de ne rien voir/ et laisse le peuple mourir à petit feu. »

Entre coupures pub et intermèdes musicaux, tels James Blunt et Sinik (que l’invitée vedette « apprécie particulièrement »), l’heure passe vite. Très vite. On est déjà en retard mais, pour une fois, la ministre n’est pas pressée. Elle veut même faire l’émission qui suit. Planete Rap rend l’antenne avec sept minutes de retard ! Dati, elle, continue de parler aux Neg Marons et aux habitués des lieux. Elle débite. A coup de « je suis très sensible », elle estime qu’il faut « faire de la pédagogie avec les jeunes » et propose de s’intéresser aux prix des produits dans les prisons, les fameuses cantines. Elle le promet.

Avant de filer vers d’autres cieux jeunes publics, Rachida Dati s’invite à un concert des Neg Marrons. « Ok, comme ça, elle verra les vrais gens et toutes les communautés », ponctue Ben-j.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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