Nicolas Sarkozy qui fait un raccourci douteux entre les singes et les personnes noires sur Quotidien, Danielle Obono dépeinte en esclave dans une fiction de Valeurs actuelles, une étudiante portant le foulard qui souhaitait aider des étudiants précaires, associée aux attentats du 11 septembre par une journaliste du Figaro, Eric Zemmour qui décrit les enfants issus de l’immigration à des « assassins, voleurs, violeurs »

Depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, cette banalisation du racisme dans les médias (surtout sur les chaînes d’information en continu) n’a cessé de gagner du terrain, mais cette tendance s’est subitement intensifiée depuis quelques semaines.

Le point de départ de cette nouvelle hystérisation du débat, a sans doute eu lieu à la Convention de la droite en septembre 2019. Au cours de cet événement, comme Mediapart l’avait raconté, Eric Zemmour a déversé un torrent de haine raciste, n’hésitant pas à appeler à la guerre civile. « Les jeunes Français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ? Si oui, ils méritent leur colonisation, sinon, ils devront se battre pour leur libération. »

Ce discours stigmatisant, d’une violence inouïe, a été relayé en direct, par les chaînes d’information en continu, LCI et CNews. Ce jour -là, une étape a été incontestablement franchie dans la banalisation du racisme.

Un discours qui s’inscrit dans une période où l’on enregistre une hausse des faits discriminatoires comme l’a montré la CNCDH (Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme) dans son rapport remis à l’ex-premier ministre Edouard Philippe sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie le 18 juin dernier.

Une question se pose alors : qu’est-ce qui a pu nourrir cette accélération et cette libération de la parole raciste dans les médias ces derniers
mois ?

Pour Laurence De Cock enseignante-chercheuse en sciences et histoire de l’éducation, le phénomène n’est pas nouveau. « D’abord, il faut rappeler que ce n’est pas récent du tout. La nouveauté, c’est que ce n’est plus réservé à des médias estampillés extrême droite. »

Il est nécessaire selon elle d’évoquer l’histoire de la presse pour comprendre comment le racisme s’est y développé : “Au XIXe siècle, on avait des journaux qui revendiquaient complètement leur racisme et leur antisémitisme, puisqu’en plus il n’y avait pas de loi qui l’interdisait. C’est donc important de le préciser. Une tradition médiatique, mais qui était restée l’apanage de la presse d’extrême droite. Ce qui veut dire, que c’était quelque chose qui faisait vendre.”

Deux siècles plus tard, les mêmes recettes pour les mêmes buts. Ainsi, comme l’a analysé Acrimed, les talks-shows et émissions d’infotainment invitent régulièrement, voire quotidiennement des chroniqueurs polémiques tels qu’Eric Zemmour, condamné plusieurs fois pour injure et provocation à la haine ou Geoffrey Lejeune, directeur de la rédaction du magazine Valeurs Actuelles aussi condamné pour provocation à la haine raciale.

L’objectif ? Faire le buzz à tout prix, afin de surclasser mais aussi d’alimenter les réseaux sociaux, au détriment évidemment de la qualité des débats, de la pluralité et de la rigueur journalistique.

La professeure d’histoire, estime que les médias ne sont que le reflet de la société, et pas forcément à l’avant-garde : “La banalisation du racisme est d’abord présente dans la société avant de l’être dans les médias. Il y a ce sentiment que surfer sur un racisme consensuel comme quelque chose de normal, c’est aller dans l’air du temps.”

Célia Chirol a été attachée de presse pour une agence spécialisée en relations publiques et prépare une thèse sur la médiatisation de l’extrême droite sur les chaînes de télévision en France de 2002 à 2017. Elle souligne le rôle prépondérant des politiques et de leurs discours : “Cette normalisation de la parole raciste dans les médias va de pair avec un discours raciste, beaucoup plus libre des politiques.”

Ce n’est pas tellement les médias qui libéralisent la parole raciste, que les politiques ou les personnes invitées à la télé qui s’autorisent beaucoup plus de choses.

Elle cite comme exemple les déclarations de Nicolas Sarkozy, le 10 septembre 2020, faisant un raccourci les singes aux personnes noires, qui n’ont pas suscité de commentaires chez les journalistes de l’émission “Quotidien”. “Ce qui est choquant, c’est surtout l’absence de réaction en face. Cette espèce de complicité qui n’est pas dite clairement”, note-elle.

Elle développe : “Elle vient du fait que la critique directe à la télévision est de plus en plus rare. Quand les politiques sont interviewés, on est quand même dans une consensualité certaine. Ils sont rarement pris à défaut, vraiment critiqués sur le fond et la forme. La télévision sert beaucoup d’outil communicationnel aux politiques, et à rien de plus. Elle n’est plus du tout un contre pouvoir”, conclue Célia Chirol.

La droitisation du débat public

Cette séquence politique n’est pas anodine puisqu’elle intervient à un peu plus d’un an des élections présidentielles de 2022. Durant cette période, le gouvernement a amorcé une une polarisation de son discours vers la droite, en reprenant les idées et obsessions de l’extrême droite (l’islam, l’immigration, l’insécurité…). En témoigne le projet de loi sur le séparatisme incarné par Gérald Darmanin (qui fait toujours l’objet d’une information judiciaire pour des accusations de viol).

Un ministre dont les petites phrases et les actions font penser à un certain Nicolas Sarkozy époque “kärcher” et “racailles”. Le terme “d’ensauvagement” qu’il a employé le 24 juillet 2020 peut en attester, et ne laisse guère de doute sur la public visé par cette déclaration. Le RN (Rassemblement National) n’a presque plus besoin de se battre pour mettre en avant ses idées, le gouvernement s’en charge pour lui, et cela devient ainsi la norme.

De la droite décomplexée à l’ultra droite.

Pour Laurence De Cock, ce basculement de la droite vers l’extrême droite est indispensable à sa survie: “La droite a besoin de retrouver une forme d’identité, puisque Macron est allé “pêcher” très à droite. Ainsi, la droite traditionnelle, celle de Sarkozy, est très mal en point parce que Macron marche sur ses plates-bandes. Elle est donc en train de se retrouver un répertoire classique dans lequel le racisme a sa place.” 

Célia Chirol embraye: “Les médias suivent l’agenda politique imposé par le RN, dont tout parti confondu, que ce soit LREM ou l’opposition s’inspire depuis des années.”  Selon elle, la très grande présence médiatique  en septembre de Gérald Darmanin, concentrée sur le thème de l’insécurité doit interpeller, alors que la France connaît une recrudescence de la crise sanitaire.

Il aurait donc été plus cohérent de voir le ministre de la santé, Olivier Véran sur le devant de la scène, compte tenu des enjeux.

Ce constat tend à confirmer la volonté de d’Emmanuel Macron de privilégier le thème de l’insécurité pour occuper l’espace politique.

Ce qui s’inscrit dans la cadre d’une stratégie politique bien précise. Focaliser le débat public sur les sujets de prédilection de l’extrême droite, afin de privilégier à nouveau le face à face Macron-Le Pen aux élections présidentielles. Une sorte de deuxième round après 2017, où Macron s’imagine qu’il ne peut pas perdre face à la tête d’affiche du RN. Cette tactique présumée peut s’avérer très dangereuse dans un pays où les divisions sociales s’accentuent.

Face à cette stratégie de l’identitaire et du sécuritaire, on peut aussi se poser la question des leçons prises par le gouvernement, qui joue la carte de la répression via son ministre de l’intérieur, après les rassemblements sans précédents de la jeunesse devant le TGI de Paris et à République contre les violences policières cet été.

Pendant ce temps, la crise économique prend encore une ampleur inédite, avec un taux de chômage à la hausse pour les plus précaires, des plans sociaux qui se multiplient, et des jeunes qui éprouvent d’énormes difficultés à s’insérer sur le marché du travail.

Pour Laurence de Cock, cette situation très difficile incite le président à faire diversion: ”Faire dériver les débat sur des questions identitaires a toujours été un moyen d’occulter les vrais problèmes, et d’occuper d’une certaine manière la société avec des faux débats, tout en lui montrant des boucs et émissaires, qui permettent de ne pas endosser sa propre responsabilité de gouvernement.”

Une liberté d’expression dévoyée

Le racisme sur les chaînes d’information en continu et les talk-shows progresse aussi à la faveur d’une liberté d’expression dévoyée. Pour beaucoup d’éditorialistes, elle est devenue un prétexte pour donner libre cours à la stigmatisation, la discrimination d’une partie des citoyen·e·s. Ces dernier·e·s invoquent à longueur de plateau le totem du “on ne peut plus rien dire” qui serait censé brider le débat public, alors que c’est justement le contraire qui se produit.

Les gens qui disent ‘on ne peut plus rien dire’ sont toujours ceux qu’on entend le plus. 

L’enseignante d’histoire détaille : “Ils sont présents partout. Ils ont la parole, le tapis rouge sur l’ensemble des médias pour affirmer qu’ils ne peuvent plus rien dire », observe-t-elle. Elle développe: “C’est juste une stratégie pour réduire au silence celles et ceux qui sont un peu plus audibles aujourd’hui, mais de manière complètement déséquilibrée par rapport à ceux qui ont tapis rouge depuis des décennies.”

Célia Chirol confie sa perplexité sur ce sujet : « Comment a-t-on pu donner de la crédibilité sur le mécanisme ‘on ne peut plus rien dire’, alors qu’il n’est fondé sur rien? C’est assez particulier”. Pour elle, “On retrouve la rhétorique de l’ex-FN, avec notamment Florian Philippot, qui n’arrêtait pas de dire que ce parti n’était jamais invité. Il affirmait qu’on ne parlait jamais du FN avec les principaux concernés, alors même qu’on le voyait sur toutes les matinales. On retrouve un style de défense basé sur la victimisation qui a été mis en avant par Marine Le Pen.”

Les émissions de télévision et leurs journalistes ne sortent pas grandis des récentes polémiques, en assumant une trop grande complaisance et tolérance avec leurs invités au discours raciste, mais également en ne donnant que trop peu l’occasion aux principaux concerné·e·s d’y apporter la contradiction, que certain·e·s journalistes ne sont plus en mesure d’amener en plateau.

Laurence De Cock tient d’ailleurs à alerter : “Il y a urgence à une vraie réflexion sur l’indépendance des médias. C’est très important, et je trouve que c’est encore peu évoqué même si ça commence à être travaillé par certains. Il faut aussi réfléchir sur la différence entre une fausse neutralité et un engagement”, pointe-t-elle

Des lacunes dans la confrontation des invité·e·s politiques qui droitisent le discours, un manque de pluralité des éditorialistes qui s’autorisent de plus en plus de commentaires racistes : autant d’éléments qui jettent une lumière crue sur l’impuissance du CSA, dans la régulation et la sanction des directions éditoriales volontairement prises par certaines chaînes.

La nécessaire remise en question des médias mainstream

L’enseignante-chercheuse met en évidence un certain flou idéologique entretenu dans les médias : “Aujourd’hui, on a trop de médias qui se prétendent neutres, alors qu’en réalité ils sont engagés au service de l’ordre dominant, de la parole majoritaire et du gouvernement.” Avant de poursuivre : “On a des médias qui se revendiquent comme engagés, notamment à gauche, et qui sont stigmatisés comme de faux médias, comme illégitimes. On leur dit qu’ils sont des journaux militants”. 

Elle relève une certaine hypocrisie dans la sphère médiatique : “Ce qu’on ne dit jamais de chaînes d’info du type de CNews, alors qu’en réalité, ils déploient un militantisme d’extrême droite beaucoup plus agressif. Donc, je crois que les médias doivent penser à ça, entre eux, mais aussi avec la société, car on a notre mot à dire la-dessus, affirme-t-elle. Il y a vraiment un gros travail à faire d’explicitation de ce qu’est un média dans la société, de son rôle, de comment il doit fonctionner en toute indépendance.”  

Célia Chirol ajoute : « Les médias doivent faire leur autocritique, se renouveler et arrêter de suivre l’agenda présenté par les politiques, pour vraiment se concentrer sur l’agenda informatif. » 

La doctorante pointe une autre cause à ce déferlement, en alarmant sur l’état de la représentation de la société dans le paysage audiovisuel français : “Le fait qu’on ait un paysage médiatique très blanc, issu des mêmes cercles, dit beaucoup du traitement de l’information en France. Si Yann Barthes ne réagit pas aux propos racistes de Nicolas Sarkozy, c’est parce que ça ne l’atteint pas, tout comme son équipe et qu’il sait que son public est majoritairement blanc, parisien.”

Le 29 septembre 2020, Le Monde mettait d’ailleurs la lumière sur “l’incapacité des médias à rompre avec l’entre-soi”. De son côté, la gauche, demeure assez divisée sur cette thématique, qui soit la met mal à l’aise, soit tente d’en profiter, à l’instar d’un Yannick Jadot, devenu subitement inspiré par la question du burkini, à l’approche des présidentielles.

Il faudrait que les personnes racisées investissent plus les rédactions, qu’elles s’expriment par des paroles fortes notamment dans le champ politique.

Laurence De Cock estime, de son côté que les citoyen·ne·s doivent être aussi partie prenante concernant la remise en cause des médias : “Il faudrait que la société s’empare de cette question des médias. C’est à dire qu’il y ait des modalités de participation active des citoyens. Une réflexion active devrait s’engager sur ce qu’ils attendent d’un journal : au niveau économique, quels sont les modalités de participation? Et au niveau déontologique, qu’est-ce qui ne doit pas y avoir dans les médias et en particulier, les paroles de haine.”

Un espoir peut-être ? Pour l’enseignante chercheuse, il réside dans l’importance fondamentale de l’éducation aux médias des jeunes publics : “Je pense qu’il y a toute une éducation des médias à entreprendre. Une éducation impliquant un lectorat, qui ne considère pas simplement comme du temps de cerveau disponible, mais comme des gens intelligents, qui savent aussi quelles sont leurs attentes en matière d’information.”

Hervé HINOPAY

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