MUNICIPALES 2014. Dans les quartiers populaires comme Roubaix, l’action  d’une politique de la Ville a gâché les chances d’un renouvellement urbain des territoires abandonnés. Enquête sur une jeunesse en déshérence et sur un échec qui ne dit pas son nom.

C’est dans le cyber café qu’il a l’habitude de fréquenter que nous avons retrouvé Djamel, entre deux mails et une vidéo sur YouTube qu’un « pote lui a recommandé de regarder pour se marrer un peu », un peu avant midi. Situé au bout de la Grand rue à mi-chemin entre le centre commercial Géant Casino et l’ANPE, Djamel a l’habitude d’y aller en fin de journée, histoire de se détendre après la tournée des boites d’intérim et sa consultation quasi-quotidienne des offres à l’Agence pour l’emploi. « J’essaie d’avoir ce rythme, au moins pour m’occuper la journée. Si j’y vais tôt, c’est pour ne pas prendre l’habitude des grasses matinées ». Les journées sont cadencées, entre recherches actives et détente, un bon moyen de garder le moral et une hygiène de vie irréprochable : un café, chercher un emploi, et se détendre ensuite.

Djamel, la trentaine,  fait comme beaucoup d’autres à Roubaix partie de ces chômeurs qui ont malgré eux dépassé le chômage de transition et ont basculé dans le chômage de longue durée. Cette classification officielle différencie les chômeurs de courte durée (moins d’un an) et les chômeurs de longue durée (correspondant aux actifs n’ayant pas trouvé d’emploi au cours des douze derniers mois).

« Les années où ça va, je réussis à être en mission d’intérim pendant six mois. Le reste du temps, je me repose grâce aux Assedic que j’ai le droit de percevoir ». Manutentionnaire, Djamel est limité à la fois par la conjoncture et ses aléas : « On me propose des missions quand y a de l’activité, souvent à l’approche des soldes », mais aussi par la pénibilité de la plupart de ces missions. « J’ai une tendinite à l’épaule qui part quand je suis assez longtemps au repos, mais qui revient quand je fais des missions de plus de deux semaines ». Entre missions d’intérim et pénibilité du travail donc, Djamel est salarié six mois par an, ses revenus sont en conséquence.

A Roubaix, comme dans la métropole lilloise, l’emploi se fait rare dernièrement. Pourtant, le Nord-Pas-de-Calais est l’une des quatre régions ayant créé le plus d’emploi en France en 2012 et le département du Nord, dont dépendent Lille et Roubaix, se place troisième département français le plus dynamique en termes de création d’emplois selon une étude récente menée par le cabinet Kurt Salmon.

Toutefois, la réalité du terrain et toute autre pour certains territoires peu impactés par la redynamisation territoriale, plus encore en temps de crise. Et la crise, on en parle depuis les années 1980, et Roubaix, l’ancienne capitale du textile, n’a jamais réussi véritablement sa reconversion. La ville présente aujourd’hui un certain nombre de handicaps dont des taux de chômage supérieurs à la moyenne nationale et une sédimentation de populations étrangères arrivées par vagues depuis un siècle puis s’étant fixées à Roubaix.

« Dans les villes où il y a des étrangers ou des Arabes, on va parler de nous comme de « jeunes de banlieue », ou de musulmans intégristes, mais surtout comme des assistés ». Visibles donc, mais pour de mauvaises raisons. Encore aujourd’hui, ces stéréotypes restent ancrés dans les mentalités. Dans les villes-dortoirs, dans les périphéries de grands centres urbains et des métropoles, dans les banlieues, on se borne à ne voir que des jeunes désœuvrés, sans emploi ni volonté.

Partant de ce constat, qui est tout d’abord un enjeu économique,  il est nécessaire de déconstruire un problème qui survit aux différents plans nationaux d’emploi et dynamisation des espaces publics, aux politiques publiques, aux efforts locaux… La pierre angulaire des politiques d’aide aux « quartiers » et à ses populations reste la politique de la Ville, inaugurée il y a plus de trente ans maintenant. En trois décennies, des hommes politiques, des nouveaux plans de relance, des agences nationales, des hauts fonctionnaires se sont relayés pour insuffler un renouveau à une politique souvent sans moyens. Il est dès lors légitime de se poser la question de la pertinence des actions prises pour dynamiser nos territoires et mettre la politique de la Ville sur le devant de la scène.

Choisie ici pour notre enquête, la ville de Roubaix, que l’on appelait au XIXe siècle « la capitale du textile » a perdu de sa superbe au XXe siècle. La ville de Roubaix est depuis 2010  emblématique de ces quartiers populaires cumulant les handicaps, au premier chef desquels on trouve la pauvreté et l’exclusion d’une part importante de sa population. En effet, la moitié des foyers fiscaux de Roubaix déclare moins de 11 250 euros par an (revenu fiscal de référence). Le chômage y est un fléau et touche 19,54% de la population active, soit plus de 12 000 personnes. Roubaix cumule aujourd’hui tellement de handicaps économiques qu’il est légitime de s’interroger sur la portée d’une politique urbaine se voulant à l’origine ambitieuse, mais dont le bilan s’avère aujourd’hui plus que mitigé.

Pour le dire autrement, malgré les émeutes épisodiques, hystérèse du « problème des banlieues » et les effets d’annonce qui les accompagnent, il est difficile de dégager un bilan clairement positif de ce qui a été réellement accompli. A la question de l’insécurité, celles de l’emploi ou encore du décloisonnement des quartiers s’ajoutent dans la liste des défis à relever, dans un contexte, faut-il le rappeler, de délitement du lien social quand dans le même temps la crise de la dette rétrécit les marges de manœuvre de l’Etat et des collectivités locales. La faiblesse des moyens mis en œuvre à la fin des années 2000 et les agitations autour de débats sur l’identité nationale puis l’islam, visant à stigmatiser des populations concentrées dans ces territoires en proie à la relégation sociale n’ont pour leur part, rien arrangé à la situation depuis.

A l’image de la ville de Roubaix, voilà trente ans que les pouvoirs publics locaux et nationaux proposent des programmes d’actions pour juguler ces problèmes incarnés par les multiples facettes de l’exclusion et de la pauvreté. Ainsi, nombreux sont les rapports qui recensent le nombre important de personnes « sous-qualifiées » parmi les demandeurs d’emploi vivant dans les territoires classés Z.U.S. (zone urbaine sensible), qui représentent les deux-tiers de la superficie de Roubaix. Ces territoires  concentrent à eux seuls les taux de chômage les plus élevés de la ville. Parallèlement, 29% des chômeurs de la ville disposent d’un niveau d’études supérieur au bac. Pourtant diversifiée et malgré la différence de critères (niveau d’étude, âge, sexe principalement), la population roubaisienne présente des caractéristiques relativement similaires (faiblesse des revenus, allocation au RMI…)

Par ailleurs, même si les jeunes ne constituent pas la première catégorie de demandeurs d’emploi (les « 25-49 ans » sont les plus touchés, suivis par les « plus de 50 ans »), force est de constater qu’il s’agit bien de la dernière catégorie concernée par la baisse de chômage. Par ailleurs, on constate que des invariances existent entre plusieurs thèmes corollaires à l’emploi (éducation, délinquance…)

Le faible niveau de formation de la population active pose par ailleurs la question de l’éducation dans ce genre de territoire. D’une part, il met en lumière et tente de répondre aux insuffisances du système éducatif classique (de la classe préparatoire au baccalauréat) afin de garantir l’ « égalité des chances » scolaires. Il est intéressant de noter comment le concept d’ « égalité des chances » sous-tend et modifie à la fois les orientations de la politique de la ville et en particulier en ce qui concerne l’éducation, l’emploi et le logement. Les échanges réalisés auprès de la préfecture déléguée à l’égalité des chances participent de ce phénomène…

D’autre part, l’accent est mis sur la liaison entre éducation et emploi. Dès 1999, l’éducation à Roubaix fait l’objet d’un dispositif spécifique : le P.E.L (Projet Educatif Local roubaisien). Ce dispositif a en quelque sorte la double tache de la formation (enseignement, acquisition de compétences scolaires et pré-professionnelles) et de la sensibilisation (notamment à la promotion de l’égalité des chances, de l’acceptation des différences…) Le P.E.L. entend bien dépasser le seul cadre scolaire et s’étendre à d’autres domaines (en dehors de l’emploi, la culture, les sports et loisirs notamment) et instances de socialisation.

Concernant la délinquance, même si elle n’est pas le seul fait des jeunes, une forte corrélation existe entre ce phénomène et cette population. En effet, si aucun chiffre n’est disponible sur la délinquance juvénile, plusieurs programmes proposés dans le C.U.C.S. visent à en assurer la prévention. Ils mobilisent ainsi organisation officielle (la Protection judicaire de la jeunesse), comités de quartiers et autres centres sociaux de la ville. Pour les sports et les loisirs, la ville travaille avec les différentes associations, parfois même en dépassant le cadre strict lié à ce domaine. Se voulant transversal, et  impulsé notamment par la politique de la Ville, chacun des ces thèmes revêt un caractère d’égale importance pour lutter contre l’exclusion sociale.

Dès lors, on peut analyser la politique associative à Roubaix à l’aune de cette grille de lecture. Dans un premier temps, nous l’avons vu, elle est une « manière détournée » de mettre en œuvre une politique de l’emploi. D’autre part, et surtout même, elle s’inscrit dans une dynamique de renouvellement de la ville et de son image trop longtemps populaire, la rendant attractive pour des personnes issues d’autres catégories sociales. Ainsi, la question de l’emploi et de l’insertion professionnelle n’est plus simplement le fait des acteurs « traditionnels », qui ont pour mission le traitement de ces questions (ANPE, Mission locale ou le PLIE notamment). Elle a été étendue à d’autres domaines faisant de la ville de Roubaix une ville dynamique faisant de l’insertion « tout azimut ».

Les politiques telles qu’elles ont été menées notamment pour la jeunesse, les loisirs et les sports, d’un côté, et la culture de l’autre illustrent parfaitement cette tendance. Parler d’un dynamisme à double facette consiste à rendre compte d’un dynamisme au service de la ville et de son image (la présentant comme par exemple un « haut lieu culturel », une « ville particulièrement sportive »), et au service de sa population, qui s’en trouve être, par ce bais, intégrée.

Mais le contexte actuel dominé par la crise de l’Etat et qui n’épargne pas les collectivités, pose la question de la remise en cause d’un modèle dépendant essentiellement des subsides des pouvoirs publics et qui, par ailleurs, n’a jamais donné l’impression de faire ses preuves. Nonobstant, on aurait tort de « jeter le bébé avec l’eau du bain », et ce pour plusieurs raisons :

Avec la crise économique, ce sont les habitants des quartiers populaires qui sont les premiers touchés. Roubaix présente à ce titre ce triste palmarès de ville la plus pauvre de France en 2012. Ce qui renforce la question des moyens à accorder en priorité à cette politique alors qu’a plané un temps la perspective d’un investissement massif dans les banlieues de la part de pays étrangers à l’instar du Qatar, nouvelle preuve que la République aura laissé sur le banc des territoires qu’elle a pourtant pour vocation d’intégrer au reste de la nation.

Derrière la question des moyens, sans remettre en cause une politique dont le projet originel ne s’est jamais réellement doté des moyens de son ambition, se pose également la question d’une redéfinition de ses programmes d’action devant passer par une consultation collégiale et de grande ampleur des acteurs engagés sur le terrain (associations, collectivités locales, habitants).  Ce qui aurait finalement pour mérite, pour la première fois en trente ans, d’inscrire enfin les banlieues parmi les priorités de l’agenda politique. Les évènements de ces dernières années ou la situation économique sont autant d’éléments qui soulignent la nécessité d’une politique profonde et adaptée, vu qu’aucun Plan Marshall des banlieues n’a jamais vu le jour en France.

Alors que  se profilent de nouvelles tensions en France, entre la montée du Front national (en particulier dans les quartiers populaires, Roubaix en est la preuve) et le chômage longue durée dans lequel s’englue un nombre croissant de jeunes peu ou très diplômés, il vaut mieux prévenir que guérir…

Ahmed Kherraz

Pour aller plus loin, un ouvrage intitulé Trente ans de Politique de la Ville, et après ? Manquements d’une politique d’Etat, réponses locales vient de paraître aux Editions l’Harmattan.

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