MUNICIPALES 2014. Jadis ultra populaire et point de chute des immigrés, le quartier bordelais de Saint-Michel a subi ces dernières années une vague de rénovation urbaine. Plus hype et forcément plus cher, Saint-Mich’ est devenu provisoirement symbole de mixité sociale. Mais jusqu’à quand ?

IMG_0549IMG_0549Onze heures, quartier Saint Michel en plein cœur de Bordeaux. Le soleil inonde doucement la place. Il chauffe mais ne brûle pas et donne à l’église centrale un éclat particulier. L’imposante bâtisse chargée d’histoire règne, altière. Autour d’elle, tout un village à taille humaine avec ses commerces, déployés comme des satellites. Une densité saisissante et un spectacle bien loin du Bordeaux rectiligne, majestueux, presque froid. Ce quartier est l’un des derniers ou « InCité », établissement chargé de la rénovation et de la requalification du centre historique de la ville, accomplit son œuvre, sans ciller.

Le quartier est ceinturé par des barrières et ce samedi-là, pelleteuses et tracteurs sont à l’arrêt au pied de la deuxième flèche la plus haute d’Europe qui fait la fierté des commerçants de la place. Ça et là, des devantures placardées d’affiches « InCité » comme celle de cet immeuble noirci. Selon le commerçant voisin, il a été racheté moitié moins de sa valeur car le propriétaire ne voulait pas faire les travaux.

« Vous les Parisiens il faudrait arrêter de nous envahir ! »

Saint Michel est un village ou les plus anciens se connaissent, parfois s’entraident. Ici, vous ne trouverez pas de grandes enseignes, pas même un petit supermarché de proximité. Anciennement quartier de brocanteurs, aujourd’hui, il est surtout composé de petits bistrots, de boulangeries ou de restaurants aux saveurs portugaises ou marocaines, fréquentés par de jeunes trentenaires branchés ou des « chibanis » qui ont leurs habitudes là. Ce quartier est l’incarnation vivante d’un « vivre-ensemble » dont il est souvent question mais que l’on a peu l’occasion de voir.

C’est cette ambiance, cette particularité que certains craignent de perdre une fois la rénovation terminée. Deux jeunes à l’allure faussement désinvolte et qui ont grandi dans ce quartier le déclarent sans détour, « maintenant c’est pour les bourgeois et vous les Parisiens il faudrait arrêter de nous envahir ! Vous venez, vous achetez et puis après vous louez aux petits Bordelais qu’ont de l’argent. » Les commerçants, quant à eux sont plus mesurés. Le patron d’un petit bistrot rappelle que Saint-Michel est un « quartier cosmopolite où tout le monde se parle, où tout le monde est ouvert d’esprit ». Et lorsque l’on évoque les travaux actuels, il imagine, assez perplexe : « peut-être que ça va devenir friqué comme on dit, mais on va essayer de s’adapter, et puis il y aura des touristes qui vont monter aussi ».

Au marché du quartier, Michel, présent depuis cinquante ans, rappelle qu’il a vu se succéder les différentes vagues d’immigration et semble du même avis : « Le fait qu’ils aient pratiquement tout rénovés les appartements, il y a une autre clientèle qui arrive, tout ce qui est location, ça va prendre de l’ampleur ». Mais il note également des points positifs, « avant, beaucoup de Bordelais disaient qu’ils ne voulaient pas venir à Saint-Michel car c’était un quartier chaud, ils ne savaient même pas qu’il y avait un marché, alors que maintenant si ». Et ces témoignages nous révèlent une sorte d’équation quasi insoluble : rénover sans faire perdre au quartier son âme, sa singularité.

IMG_0556« Grumeau urbain »

L’urbaniste Harold Estavel le souligne, cela se joue principalement dans les choix architecturaux qui sont faits par la mairie. Il a grandi à Saint-Michel et regrette le travail d’ »InCité », opérateur soucieux de rénover mais également de gagner un maximum d’espace afin de créer plus d’appartements et de faire venir d’autres classes sociales. « Depuis quelques temps, les prix ont augmenté et ça n’a plus rien à voir avec le quartier d’avant. Tout a été un peu aseptisé maintenant alors que c’était un quartier ultra populaire. Ce quartier, c’est celui où arrivaient les immigrés, c’était presque qu’un quartier de transit. Il y a dix ans, c’était un quartier un peu à l’abandon, laissé tranquille par Juppé car il savait que les gens qui habitaient là ne votaient pas pour lui ».

L’urbaniste craint qu’à l’image de ce qui a été fait à Bordeaux, les travaux ne lissent le quartier, qu’il qualifie de « grumeau urbain ». Ce concept « urbanistiquement incorrect » développé par son agence Deux Degrés définit un camaïeu socio-professionnel qui irait de l’ouvrier au cadre supérieur un peu bobo et qui créerait un « équilibre assez miraculeux » aux yeux d’Agnès Villechaise, sociologue, attachée au quartier, dans lequel elle a vécu et où elle se souvient qu’au milieu des années 1990, des papys issus de l’immigration vivaient dans des appartements sans lumière ni sanitaires.

Aujourd’hui, il est clair que la gentrification menace. Agnès Villechaise présente Saint-Michel comme un « cas exemplaire de la difficulté des opérateurs publics à faire que les prix ne montent pas, à réguler et à faire en sorte que le centre-ville reste accessible et que ça ne devienne pas comme Paris ». Si beaucoup saluent la politique d’aménagement menée par Alain Juppé,  une majorité de Bordelais s’accordent toutefois à dire que ce lieu emblématique doit absolument garder son empreinte. Comme si avec la disparition de ce quartier populaire, une partie de l’histoire de Bordeaux devait s’en aller, laissant place à une ville sans conteste magnifique mais aussi sans véritable saveur. Bordeaux, ville mannequin, à qui l’on demanderait presque d’être belle et de se taire.

En attendant, au milieu des travaux, on négocie toujours ses légumes au marché, on prend toujours autant de plaisir à déguster de la morue chez Paulo ou un couscous sur la place.  En définitive, peu importe, peut-être, les politiques d’aménagement menées par la ville, tambour battant. Au Café de la fraternité, le gérant, moitié basque, moitié algérien rappelle que ce sont eux qui font l’âme de l’endroit lorsqu’en 2004 par exemple, lui et d’autres commerçants ont refusé de vendre à la mairie. Alors oui, il regrette qu’il n’y ait plus de lampadaires à l’ancienne sur la place parce qu’il trouvait ça joli mais il relativise, se souvenant qu’avant, son quartier était considéré comme la « décharge de Bordeaux ». Sur le ton de la confidence, il affirme, presque amusé, « quand les gens disent que la mairie rénove le quartier pour amener des bobos, y a du vrai, y a du faux mais tu sais, ils auront beau mettre de l’or partout ici, le quartier ne perdra jamais son âme. »

Anne-Cécile Demulsant et Latifa Oulkhouir

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