Sarcelles, demain, saura. Mais Sarcelles sait déjà. La direction générale du Fonds monétaire international (FMI) ne peut plus échapper à Dominique Strauss-Kahn. Fort du soutien des Etats-Unis et de l’Union européenne, le Français est assuré de l’emporter vendredi face à son concurrent tchèque Josef Tosovsky, parrainé par la Russie. Le député du Val-d’Oise et toujours premier adjoint au maire socialiste François Pupponi, s’en ira pour cinq ans à Washington, siège du FMI. Le préfet convoquera les électeurs de la circonscription pour une législative partielle et Pupponi, sauf surprise, récupérera le fauteuil de DSK à l’Assemblée nationale.

A Sarcelles, DSK est plus connu sous le nom de « Dominique ». Elu maire de cette localité de 58 000 habitants en 1995, il en est resté le « patron » malgré son statut de premier adjoint, consécutif à sa nomination en 1997 à Bercy, au poste de ministre de l’économie et des finances. Bercy à Paris et le FMI à Washington n’ont rien de commun avec Sarcelles et ses bataillons de HLM sortis de terre dans les années 60, à une époque où l’immigration n’était ni « choisie », ni « subie ». Epoque, aussi, des rapatriements d’Algérie. En proportion, la ville abrite la plus grande communauté juive de France. Les années 70 et 80 ont vu l’installation de juifs marocains et tunisiens. Ville juive, mais pas seulement: ville maghrébine, ville africaine.

Ce mardi, à trois jours du dénouement au FMI, le marché occupe toute l’avenue Joliot-Curie de Sarcelles. L’étale des rôtis de porc jouxte celui de la viande hallal. « Ça se passe très bien, ici. C’est mieux que quand il y a Arabes et Arabes ensemble », relève Yahia. « Je suis kabyle », précise-t-il. « C’est un type bien, Dominique, enchaîne notre interlocuteur berbère. C’est grâce à lui si la ville est devenue ce qu’elle est. » Yahia lui attribue toutes les réalisations d’envergure: le centre commercial, la piscine, les équipements sportifs, l’Hôpital Nord Parisien. Et, désormais en chantier, le tramway. Le maire Pupponi abonde: « Il nous a montré la voie, dit-il. Il est à l’origine de tout ça. Dominique, c’est la compétence, la rigueur et la capacité à faire. » La municipalité organisera une fête pour son départ outre-Atlantique. Après tant d’éloges, elle ne pouvait moins.

Daniel, jeune pasteur ghanéen de rite pentecôtiste, installé à Sarcelles depuis cinq ans, se félicite de l’accession probable de DSK à la tête du Fonds monétaire international. « Il est fait pour ce job, estime-t-il. Ce qu’il a réalisé ici, j’espère qu’il le réalisera en Afrique. Il y a eu de graves intempéries dans le nord du Ghana. Elles ont fait de nombreuses victimes. Nous avons besoin de son aide. »

La vaste Place de Navarre, située au bout de l’avenue Joliot-Curie, est entourée de commerces et de cafés. Dans l’un d’eux, un groupe de retraités juifs tunisiens palabrent en toute quiétude, tels des Corses sur leur banc. « Je serai loin de vous, mais mon cœur sera avec vous. » Voilà ce que « Dominique » leur a dit. Joseph rend son jugement: « C’est un bon, un intelligent. Il s’approche de tous les citoyens, il est sociable, pas fier, pas orgueilleux. » Il était là pour Yom Kippour, à la grande synagogue. François Pupponi? « Il est très bien aussi. Il vient toujours faire un discours aux fêtes. » En 1983, le lycée Carnot de Tunis, ouvert 101 ans plus tôt, a fermé ses portes, provoquant vers la France d’autres migrations juives, dont celle de Joseph. La tablée se lève. Charles annonce qu’il part en voyage en Israël. « Bon voyage, Charles », lui souhaitent ses amis.

A l’intérieur du centre commercial, Elie et Sylvain occupent deux magasins qui se font face. L’un vend des ustensiles de cuisine, l’autre, de la confection. « On espère quelques miettes de la nomination de Dominique au FMI, plaisante Elie. Moi, je ne rentre pas dans le cliché du feuj riche. Mon père était un couturier oriental. Il gagnait peu. A Sarcelles, il y a beaucoup de petits feujs qui ont réussi. Mais ça n’a pas été facile. Pendant vingt ans, j’ai fait les marchés, je me levais à 5 heures du matin. On n’a rien sans rien. »

Avoir sa boutique dans le centre commercial de la Place de Navarre est un signe de réussite sociale. On commence « petit », le long de l’Avenue Joliot-Curie, pour finir « grand ». On commence à Sarcelles et on finit au FMI.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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