Mardi après-midi, un gros cortège serpente dans les rues de la capitale entre les places Denfert-Rochereau et Bastille. 48 000 personnes selon la Préfecture de Paris, 250 000 selon les syndicats, ont battu le pavé sous un soleil retrouvé. Difficile de compter mais il y a la foule des grands jours. A 18 heures, des fédérations de la CGT de Paris ou de Seine-et-Marne piétinent encore avenue Denfert-Rochereau soit trois heures après le début de la manifestation. Le rassemblement au Trocadéro et les déclaration du Président de la République sur « le vrai travail » semblent avoir boosté la participation du traditionnel défilé du 1er mai. Et le nom de Nicolas Sarkozy de hanter toutes les conversations…

Des drapeaux bleu blanc rouge et le portrait de Jean Moulin côtoient les étendards multicolores des organisations syndicales, des partis politiques ou de pays étrangers comme ceux de travailleurs latino-américains. Dans le Quartier Latin, sur les Boulevards Saint-Germain et Saint-Michel, les terrasses font le plein et regardent passer cette manif qui semble dire par son cortège des plus hétéroclites « Travailleurs de tous les pays unissez-vous ! ». Et devant la rue des écoles quand les partisans du syndicat Solidaires chantent en canon « Ça va péter, ça va péter… Ça va péter ! », on ne peut s’empêcher de penser à un autre mois de mai, celui de 1968.

Nicole, 63 ans, retraitée du secteur informatique, de Noisiel (77) se régale avec une crêpe sucrée, elle qui manifeste avec son mari Serge. Elle profite de cette halte gourmande pour s’assoir sur un banc, reposer son dos qui l’a fait souffrir et témoigner : « Bien que retraitée, je tenais à manifester aux côtés des travailleurs et aussi pour répondre à Sarkozy car je pense que les vrais travailleurs justement sont ici et pas au Trocadéro ! J’ai fait aussi le déplacement pour mes enfants et mes petits enfants car je crois qu’on ne leur prédit pas un bel avenir avec Sarkozy donc j’ai envie que ça change ! ».

Nicole pense même que les Français se sont appauvris sous le dernier quinquennat. « Il n’y a plus de revalorisation des salaires mais les prix, eux, augmentent. Certains vont payer des impôts alors qu’ils n’en payaient pas jusqu’à présent. Pour les retraités, nos pensions ne suivent même pas le coût de la vie. Je connais quelqu’un qui vit avec 680 euros par mois… Comment peut-on vivre avec ça ? C’est lamentable ! » Mais un détail remonte le moral de la Seine-et-Marnaise : « Cette année, il y a plus de monde que d’habitude. Et beaucoup de jeunes ! Je les trouve remotivés… » sourit-elle.

Mathieu 21 ans, Maxime 19 ans, étudiants en STAPS et Clément, 18 ans étudiant en géographie confirment par leur âge les dires de Nicole. Très motivés en effet, ils sont venus en train de la grande banlieue (Élancourt et les Ulis) pour ce défilé du 1er mai. Debout depuis 5 heures du matin pour vendre du muguet au profit du Mouvement des Jeunes Communistes, les trois copains ne sont pas tout à fait de la même sensibilité. Mathieu et Clément ont voté Mélenchon et militent pour le Front de Gauche. Maxime est socialiste, a plébiscité Hollande le 22 avril mais porte le célèbre autocollant « Casse-toi pov’ con! » du FDG sur son t-shirt. Quand on les interroge sur leur présence, Clément fait la synthèse : « On est ici pour lutter, pour manifester un peu et montrer que c’est la fête des travailleurs et pas la fête du travail ! »

Et sur la contre manifestation du Trocadéro, Clément ironise : « Ça me fait doucement rigoler qu’ils fassent le rassemblement « du vrai travail » alors que les gens qui galèrent ou les ouvriers obligés de faire des heure sup’ même pas pour vivre mais juste pour survivre, eux , ils sont là, avec nous ! C’est une provocation ouverte envers les travailleurs… En plus, Sarkozy se moque aussi de nous. Comme quand il dit qu’aujourd’hui être anti-communiste primaire, c’est pas une insulte mais une fierté ! Il est juste ridicule…»

Mathieu acquiesce et martèle : « Moi d’ailleurs je soutiens la une de l’Humanité car opposer la fête du 1er mai des travailleurs à la fête du travail, c’est un vrai retour à Pétain ! Avec la semaine que vient de passer Sarkozy où il n’a pas cessé de draguer le FN, on assiste à une vraie extrême-droitisation de la droite. Sarkozy est en train de pétainiser la France ! En plus, il faut recontextualiser. On est en pleine crise depuis 2008, il y a une vraie précarisation de l’emploi chez les jeunes et qui se globalise à toute la population ! Alors dire que « le vrai travail », c’est celui de Sarkozy alors qu’il n’a pas arrêté de casser l’emploi dans l’Éducation par exemple et que la précarité s’est généralisée avec lui…Bref. Tout ça est  assez alarmant quand même… » constate l’étudiant.

Néanmoins les trois jeunes veulent rester optimistes et pour Maxime comme pour ses copains, leur résistance passe par l’engagement en politique. Si Mathieu et Maxime ont des parents militants, ce n’est pas le cas de Clément : « Moi je viens d’une famille ouvrière et de voir comment ma famille galérait, qu’elle n’a pas les moyens de vivre décemment, j’en ai tiré la conclusion suivante : Aujourd’hui la condition d’un ouvrier en France, elle est indécente et humiliante. Et devoir se mettre à genoux pour finir le mois, c’est pas tolérable dans le pays des droits de l’homme ! Alors quant on voit des familles détruites à cause de leurs conditions de vie, la seule solution, c’est de s’engager ! »

Et Clément de conclure : « On ne peut pas avoir peur car quand on se bat, on n’a pas peur ! Et nous on se bat. La seule chose qu’on a, c’est de l’espoir… » lance le jeune homme, tout en rêvant d’avenir meilleur malgré un climat des plus pesants.

Sandrine Dionys

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