La première fois que Ségolène Royal avait croisé mon chemin, c’était à Bondy. J’essayais d’obtenir les signatures pour devenir président de la République, et je voyais bien que j’avais à faire à des machines de guerre. Et c’est ce que j’avais vu, ce jour-là. Une machine de guerre qui s’était posée sur Bondy avec son service d’ordre, ses télévisions, ses chiens de garde.

Dans un article que j’ai publié, intitulé Quand les chiens travaillent, les enfants?, on voit bien que j’étais traumatisé. Aujourd’hui, j’ai moins d’ambition qu’avant, je me contenterai d’être député à la place de Marisol Touraine, dans un fond de France profonde, à la lisière du Poitou et du Berry, mais quand même, je reste marqué par le passage de l’Amazone.

Des gens disaient « c’est une belle femme ». D’autres, « c’est la Madone ». Je n’en croyais pas un mot. Son passage à Bondy m’avait convaincu que mon destin n’était pas rose. Aujourd’hui d’ailleurs, j’ai pris ma carte orange. Mais confondre Ségolène Royal avec une femme, ou la Vierge Marie, ah ça, jamais. Encore moins avec une femme vierge de gauche. Pierre Bourdieu était définitif là-dessus, je l’étais aussi.

Et puis je ne sais plus, l’humanité ramollit tout, courage, il débande. L’autre jour le directeur m’a dit que Ségolène passait au QG, le Centre de Cri, mon poste de campagne pour les prochaines élections. Le Poste se trouve Lésigny, village situé à dix kilomètres du Grand Pressigny; il faut passer la Creuse et ça finit aussi avec un « y » comme beaucoup de communes « bien d’cheu nous ». Le fleuve sépare en effet la région Centre du Poitou, fief de la socialiste. Le Poste est donc situé dans un endroit stratégique.

Objectif du Centre de Cri, détourner le service de communication postale à notre profit, placer nos pions, prendre l’Elysée en 2012 quoi qu’il advienne, d’une manière ou d’une autre, on n’a pas de préférence. Une mission est une mission. Serge Michel, je sais que c’est lui maintenant, me l’a confié il y a trois ans, je serai à la hauteur. Et quelle hauteur. De qui Serge Michel est-il l’agent ? Je l’ignore, ça ne m’intéresse pas. Peut-être fait-il tout ça pour s’amuser, ou vendre ses livres.

Bref, le 19 de juillet, entre un orage et un coup de chaleur avec les notables de Touraine, le directeur du Centre de Cri m’appelle, la Sainte Vierge, la reine du Poitou passe à Lésigny-sur-Creuse, il faut la capter, coûte que coûte. Elle a deux heures à tuer entre le café à Saint-Bidule sur Vienne et les petits gâteaux à l’Hippodrome de La Roche Posay. Elle prendra donc l’apéro à Lésigny-sur-Creuse, le maire est socialiste, ça tombe bien.

Franchement, j’ai mis mon chapeau de paille. Pas question de m’énerver. Je ne travaillerai jamais. C’est elle qui m’a dégoûté du travail. Non, ce n’est pas la droite qui m’a dégoûté du travail, c’est la gauche, je n’aime pas Ségo pas plus que Sarko qu’on se le dise : le président c’est moi. Et d’ailleurs, tout compte fait, est-ce que je dois lui en vouloir pour ça, à Ségo, de m’avoir dégoûté du travail ? Pas du tout.

Sarkozy lui, il m’aurait plutôt redonné le goût de l’effort, une envie de l’accompagner pour pas le laisser souffrir tout seul. Il me fait mal des fois. Prendre toute la France sur les épaules. Quand je le vois j’ai envie de me remettre au turbin. Pour l’aider, lui montrer qu’il n’est pas seul sur le pont. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que j’entendais déjà les hélicoptères de France Télévisions vrombir au-dessus du clocher, les gendarmes bloquer toutes les issues, l’infanterie occuper la Creuse et la sécurité me demander mon passe. Un traumatisme, ça ne guérit pas comme ça.

Et puis non. Elle s’est promenée avec nous. On était tous très émus. J’avais envie de lui demander pardon, pour toute cette inhumanité. Elle a fait le tour du village et elle est allée au Centre de Cri. Eléonore, une amie que j’aime depuis des années sans espoir à cause de la politique, qui a détruit d’autres couples avant nous, lui a montré sa lessive écologique et lui a donné son bouquin ou comment faire son ménage sans utiliser de pétrole. Au moins la politique a ça de bon, ça stimule les affaires.

On avait des enfants dans nos pattes, ils n’étaient pas tellement surveillés, pas tous accompagnés et le garde du corps avait l’air d’avoir compris qu’on avait tous de bonnes intentions. Je vu arriver le moment où on allait se mettre à parler chiffon et à manger des petits gâteaux, ça devenait indécent. Et finalement j’ai appelé « Ségolène, une photo s’il vous plait ». Elle avait encore le bidon et le livre dans les mains. On était au fond du Poitou, c’est vrai, le loup était dans la bergerie, les enfants au bord de la rivière et je me disais que je n’avais vraiment pas envie polémiquer aujourd’hui.

Dites Ségolène, c’est vrai que vous êtes entrée au parti socialiste parce c’était le moyen le plus sûr de finir au second tour ? Non, non, c’est pas possible, on ne pose pas des questions comme ça à des êtres humains, pas pendant les vacances. Pourtant, elle a continué sa route et il est probable qu’on se reverra d’ici 2012, si Dieu le veut, deux machines de guerre braquées l’une contre l’autre. Oublié les enfants, la rivière, la lessive, les vacances, l’été 2009. La politique ça tue l’amour.

Dilgo

Dilgo

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