POUR : « Pour des statistiques légitimes » Il faut deux préalables à l’instauration de statistiques ethniques. Le premier concerne l’anonymat et le second l’autorité administrative qui pourrait être en charge de ces statistiques. L’anonymat permet d’éviter toute tentation de ficher les individus et par conséquent de préserver les libertés individuelles. Le second pose la question de la compétence d’une autorité qui aurait légitimité à recueillir et exploiter les données sur les origines ethniques des Français.

L’argument de Samuel Thomas, vice-président de SOS Racisme sur la « fragmentation de la société » et le traitement inégalitaire des minorités reflètent une belle hypocrisie. En effet, les discriminations à l’embauche, à la formation scolaire, au logement que connaissent certains, est une réalité. Les possibles statistiques n’aggraveront en rien la situation que connaît la France aujourd’hui. Bien au contraire, j’ose l’espérer, elles mettront la société face à sa réalité et du même coup face à ses responsabilités (peut-être).

On nous lance ici et là des statistiques sur le nombre de musulmans, de Français d’origine algérienne… D’où viennent-elles ? Quelle est leur légitimité ? On ne peut parler de discrimination qu’à la condition de dresser un véritable bilan composé d’éléments objectifs et mesurables. Ce dernier est impossible sans les données statistiques.

Certains s’opposent à l’idée d’un instrument de mesure car, disent-ils, « les chiffres, on leur fait dire ce que l’on veut ». Entièrement d’accord, mais il faut aussi laisser aux individus la liberté d’analyser et de juger le discours qu’on leur tient sur la base des chiffres. Il existe bien des chiffres sur les familles monoparentales (par exemple) pour les besoins d’études socio-économiques. Pourquoi pas l’origine ethnique ou la culture religieuse. On sait également que tout indicateur à ses limites – tel le Produit intérieur brut, qui comptabilise positivement des productions nocives et oublie le travail domestique. Celles-ci, si elles existent, ne peuvent justifier que l’on jette l’indicateur sans chercher à le perfectionner ou le compléter. Les statistiques ethniques ne doivent pas être condamnées, mais plutôt ouvrir un débat constructif sur leurs conditions de collecte et d’exploitation.

H. D.

CONTRE : « L’éducation plutôt que des statistiques » Quand j’y pense, je me demande bien ce que ça peut donner une statistique ethnique. On est blanc, noir, jaune ? Moi qui ai une peau de roux, je dois me considérer comme métis blanc-albinos ? On est d’origine maghrébine, africaine, antillaise ? Mon père qui est pied-noir est bien « maghrébin », puisque né dans le Maghreb, mais pas au sens où l’entend. Qu’est-ce qui sonne « origine » dans nos noms ? Romain + Santamaria = France + Espagne = 50% Français + 50 % Espagnol ? Dois-je alors revendiquer une double nationalité ? Franchement… Aux États-Unis, une étudiante tout ce qu’il y a de plus Wasp a pu bénéficier de la politique des quotas de l’université de Yale, arguant d’une arrière-arrière-arrière-grand-mère iroquoise dans sa famille : elle se considérait donc métis amérindienne…

Car, quelle est la finalité de ces statistiques ethniques ? En arriver à ce qu’un candidat maghrébin se voit refuser un poste parce que le nombre de poste « divers » est déjà rempli ? Personnellement, je ne crois pas qu’il faille remplacer un problème par un autre. Le « creuset » français a certes ses défauts, mais il permet en principe à chacun d’être français avant d’être blanc ou noir, musulman ou athée, etc. Ce ne sont pas des chiffres qui mettront fin à la discrimination, mais l’éducation.

Romain Santamaria

POUR : « La marque de mon slip, s’il le faut » Je suis de double nationalité, qu’on me mette dans une case « origine maghrébine » pour me compter, ne me dérange pas, cela ne réduit en rien mon sentiment d’appartenance à la mère patrie. Avec mon prénom, c’est cramé. En plus, mes ancêtres plantaient des choux dans le djebel. On peut même indiquer ma religion, mon poids et mes goûts musicaux, si ça peut rendre service aux statistiques. Pour combattre les discriminations, je donne même la marque de mon slip, s’il faut.

Une société d’HLM a été condamnée parce qu’elle tenait des statistiques ethniques : elle voulait mélanger un peut tout le monde dans ses immeubles. Une bonne idée pourtant, a précisé le tribunal avant de rendre son verdict. Ben oui, ça sert à rien si tu viens en France pour des gens que de ton village. Après, c’est vrai, des chiffres, on peut en faire plein de choses pas très catholiques. On sait jamais ce qui peut vraiment un jour nous tomber sur la gueule.

Idir Hocini

CONTRE : « Un jour, mon papy m’a dit » Lorsque j’ai entendu parler des statistiques ethniques pour la première fois, j’ai tout de suite pensé à ma maîtresse d’école, Mme Graziani, qui demandait systématiquement à la rentrée aux élèves de la classe d’indiquer l’origine de chacun sur une fiche. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’étais pas tout à fait français. Cette révélation m’a fait un choc, car depuis mon jeune âge, mon grand-père mutilé de guerre et ancien combattant de l’armée française, m’a toujours inculqué l’amour de la France, que j’étais français au même titre que celui qui était ici depuis plusieurs générations. Je vivais donc avec cette idée, mais Mme Graziani était là pour me faire comprendre que mon sang n’était pas vraiment gaulois. En mettant en place des statistiques, on risque d’arriver à une situation où on mettra en avant l’origine des gens. Même si cela part d’un bon sentiment pour combattre la discrimination dans le travail et le logement, ce qu’on peut attendre de cette démarche sera très faible, voire négatif.

Il faut avant tout un changement des mentalités. Par exemple, prenons le milieu de la finance, dans lequel j’ai travaillé plusieurs années : vous avez des personnes issues de la diversité qui se comptent par centaines, des traders, des directeurs d’agences. Nous n’avons pas eu besoin de statistiques, ce sont les mentalités qui ont fait progresser les choses. J’ai confiance en l’avenir, et comme mon papy me l’as toujours dit, « avant tout, sois convaincu que tu es français dans ton esprit et tu verras qu’en face de toi, les gens ne verront pas ta différence ». Dernier point à l’attention des promoteurs des statistiques, sachez que cela existe depuis nombreuse années… en prison.

Chaker Nouri

POUR : « Non au statu quo » Les statistiques ethniques sont interdites en France. Certains groupes politiques profitent de cet absence de données pour estimer selon leur propre méthode, ou à vue de nez, des situations démographiques. Le statu quo fait autant l’affaire des racistes que des communautaristes. Nous avons besoin d’une information neutre, relevant du domaine public, le lieu légitime où se construit le bien commun de la société. Le bien commun se traduit par la correction des inégalités sociales (découlant de discriminations à l’embauche, par exemple). De tout temps des statistiques ont existé. C’est leur utilisation qui n’est pas neutre. Facebook n’a t-il pas commencé à récupérer des informations ethniques à des fins commerciales ? Mais Facebook n’est pas le lieu légitime où se construit le bien commun de la société.

Jackrite To

CONTRE : « Idée perverse défendue par un Maghrébin » Les statistiques ethniques anonymes et sur la base du volontariat pour mesurer l’état de la diversité ne sont pas nécessaires en France. Il y a déjà suffisamment d’organismes qui le font. De plus, ces stats, en l’état actuel, serviraient plus au Big Brother étatique qu’au travail des sociologues. Avec des projets comme « base élève » pour les écoliers et « edwige » pour les syndicats, associations, militants de tous poils, on voit bien que la priorité de l’Etat est de récolter toujours plus d’informations d’ordre privée sur les citoyens, au point de banaliser la chose. On ne sait pas où tout cela nous mènera. C’est dangereux. Au bout du compte, les données déjà récoltées et celles, supplémentaires, qui le seraient si les stats ethniques passaient la rampe, ne feront pas le bonheur des Français. Cela ne crée ni solidarité, ni emploi, ni sécurité, ni éducation, ni citoyenneté. Mais de la paranoïa, oui. Ce qui est pervers comme toujours, c’est que l’idée de ces statistiques ethniques soit portée par un Maghrébin afin de mieux la faire passer.

Nadia Méhouri

POUR : « Lutter contre la maladie » Après avoir entendu différentes théories et avis sur la question, j’en viens à penser que la communauté bien pensante est constituée de gens qui ont le temps de penser, et ne souhaitent pas vraiment agir. On pense, oui, mais on élude, on dit « attention, nous touchons là à un tabou, on tisse des comparaisons avec les Etats-Unis… Hypocrisie que tout cela. Ne nions pas les faits. Pour combattre les inégalités, il faut pouvoir les compter, ce n’est que logique. Un français peut être noir, arabe, asiatique, j’en passe, il n’en est pas moins français. L’empêcher de se présenter en tant que noir, arabe ou asiatique reviendrait à mon sens à le dénaturer. Une pomme peut être verte, rouge, jaune, elle n’en est pas moins une pomme. Pour lutter contre la maladie de la discrimination, il faut l’étudier en profondeur, en identifier les origines. C’est ainsi qu’on parviendra à sauver les jeunes pousses de la diversité.

Widad Kefti

POUR : « En finir avec l’hypocrisie » Il y a des statistiques sur pratiquement tout, la taille d’un individu, son poids, la couleur de ses yeux, de ses cheveux, alors pourquoi n’y en aurait-il pas sur la couleur de peau et l’origine ? Attention, moi, j’aimerais qu’on en reste aux statistiques comme outils de compréhension de la société, je ne veux pas qu’on les utilise afin d’établir des quotas. Les sciences sociales, économiques et toutes les autres sciences se servent de statistiques afin de mieux cerner, de mieux appréhender un sujet. Les statistiques ethniques existent déjà en partie, pourquoi être plus longtemps hypocrite ? Plus il y aura de variables à analyser, meilleurs seront les résultats.

Tout dépend de l’interprétation et de l’utilisation que l’on fait de ces statistiques. Et le même raisonnement est valable pour l’usage de toute autre statistique prêtant apparemment moins à polémique. De toutes façons, l’ethnie, c’est comme les variables des statisticiens, c’est très variable. Etant habitant de Bondy depuis 30 ans et vivant au cœur d’un melting-pot, je pose la question : dans quelle catégorie placerait-on un individu dont la mère est métissée Cameroun-Viet-Nam et dont le père est mélangé Irlande-Venezuela?

Thomas Romain

Rédaction du Bondy Blog

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