Après six ans de mandat, Toulouse s’apprête à élire son nouveau conseil municipal. Du centre-ville aux quartiers populaires de la périphérie, les habitants expriment leur sentiment sur la gestion de la ville et sur l’attitude des élus. Reportage.

Nous sommes à quelques jours du premier tour, mais ça n’y paraît pas. Dans les rues de Toulouse, seules quelques affiches de campagne sortent de l’ordinaire, abandonnées par les regards indifférents des passants. Et, peut-être, les quelques démarcheurs politiques qui traquent le passant au coin des rues, à la sortie des marchés : sourire en plastique, le tract à la main, le trac au ventre. Tracteurs grotesques que l’on voit arriver de loin. Le soleil du printemps précoce retient mieux l’attention des habitants : la bonne humeur n’attend pas le scrutin.

Le quartier Victor Hugo est un bastion de la vieille bourgeoisie toulousaine. « De toute façon, je vote Monsieur Moudenc [ndrl, le candidat et ancien maire UMP]. Je n’ai jamais été de gauche, pis j’aime pas ce qu’il a fait Monsieur Cohen [ndrl, Pierre Cohen, maire PS, élu à la tête d’une liste unitaire de gauche]. Pis la ville est dégueulasse. » Ici, les choix du maire sortant sont très critiqués, comme sur la mise en place récente d’un tramway partant du centre-ville historique. « Les travaux qui ont été faits ont entraîné des surfacturations. »

Beaucoup sont du même avis. « Ils tuent le centre-ville. Avec  le tramway, ils veulent bloquer les voitures. Ils veulent virer les personnes âgées, ceux qui ne votent pas pour eux ! La ville est dégoûtante, les poubelles ne sont vidées qu’une fois par jour. Chez Cohen, ils sont morts de peur, même si La Dépêche leur donne 51 contre 49%. Les gens vont voter blanc. J’espère qu’il va faire très beau et que les gens iront à la mer ».

Je marche dix minutes et j’arrive aux Carmes, autre quartier aisé du centre-ville, plus favorable à Pierre Cohen. « Je remercie Pierre Cohen pour son travail. Il a fait beaucoup pour les écoles et pour les personnes âgées. J’attends que l’effort se poursuive sur les transports en commun. » On me dit aussi : « Je vais voter Cohen, parce que je veux que la ville reste à gauche. »  Mais je ne rencontre pas que des convaincus. « Le maire, c’est juste une image. On ne sait pas ce qu’il fait. » J’entends dire, plus d’une fois : « J’ai plus de soixante ans, et c’est la première fois que je ne voterai pas. »

Il semble qu’une bonne partie des Toulousains, dans le centre-ville, ne croie plus au jeu des élections municipales. « Je n’attends rien du prochain maire, car on n’a personne d’envergure. Mais je vais voter parce que c’est mon devoir de citoyen. » Mais les moins intéressés ne sont pas les moins concernés. « J’ai l’impression qu’il n’y a pas de conscience de tout ce qui passe. Avoir une vision claire de ce qui se passe, c’est savoir de ce dont les humains ont besoin. Je n’ai plus du tout confiance. » Une passante souffle en me dépassant, le sourire aux lèvres : « Moi non plus, moi non plus… »

Sur le marché de la place Salin, en plein centre-ville historique, des petits producteurs de la région vendent leurs produits. Ici, le miel artisanal se vend bien mieux que la salade politique. « Oui, j’aime Toulouse, dit un client, habitant de longue date. Des rues magnifiques. Des petits marchés, des produits du terroir. Des gens qui rient quand ils parlent. Toulouse est une belle ville. Alors, les politiques… Ce ne sont sûrement pas eux qui font vivre tout ça. Les avancées dont ils s’enorgueillissent, c’est presque anecdotique. Leurs querelles pour s’accaparer la mairie, c’est d’un puéril… et tellement loin de nos préoccupations ! »

« Ils font des trous et ils s’en vont »

Mais ailleurs, on ressent tout autrement la présence (ou non présence) des politiciens. Le métro me mène au cœur du Grand Mirail, l’un des grands quartiers les plus populaires de la ville. « Ici, ça n’existe pas la république. Nous avons été exclus de tout. » Un homme avenant m’indique mon chemin. « Le quartier est agréable, nous avons les transports, le métro… » Je creuse un peu, et le discours devient moins enjoué. « Les impôts sur le foncier sont aussi élevés qu’en centre-ville, c’est une grande injustice. »

Une femme, accompagnée de son jeune fils, m’explique le manque d’espaces pour les enfants, la stagnation des chantiers après destruction d’anciens immeubles HLM : « Ils font des trous et ils s’en vont. » Une habitante en maison individuelle, qui se dit pour cela « privilégiée », affirme : « Il y a eu des améliorations concernant la tranquillité. Ce qu’il faudrait améliorer, c’est la mixité sociale. » Elle ajoute : « Je vais voter, car c’est un combat qu’ont eu nos pères ; c’est un acquis et il n’est pas question de le remettre en cause. »

Je passe devant un garage associatif. Un responsable me dit sa lutte quotidienne pour aider les jeunes du quartier à travailler décemment. Je rencontre un mécanicien de vingt-trois ans.  « Avant que vous ne veniez m’interroger, je ne savais pas que Toulouse avait un maire. » Je me rappelle alors la réponse que, le même jour,  m’avait faite le maire Pierre Cohen. Je l’avais rencontré un peu plus tôt, prenant son déjeuner au marché de Victor Hugo, entouré d’un essaim de militants. A propos des habitants des quartiers populaires de la ville, il m’avait affirmé sa « volonté d’aller à leur rencontre, de leur parler, de voir comment ils peuvent porter un projet ».

Je rencontre des habitants qui se plaignent que les pouvoirs publics entretiennent la stigmatisation et l’isolement du Grand Mirail. Abolir la ségrégation, c’est sans doute l’affaire de longues années. Mais mes interlocuteurs ne perçoivent pas une meilleure volonté de la mairie depuis le départ de la droite. Pour certains, la majorité PS entretient la ségrégation. Vu d’ici, le conseil municipal est une aristocratie retranchée loin de ses fiefs. Enfermée dans une conception simpliste de la politique. Une infime minorité dirigeante qui concentrerait ses efforts sur une partie de la ville. La partie qui correspondrait le mieux à leur vision conservatrice de la ville de Toulouse.

Pourtant, au Mirail plus que nulle part ailleurs, je retrouve l’âme chaleureuse de Toulouse. Et je retrouve les mêmes personnes d’un bout à l’autre de la ville, au-delà des fractures et des frontières qui la fissurent. Depuis la bourgeoise du centre-ville qui peste contre les travaux du tramway, jusqu’au vieux commerçant libanais qui, dans le quartier populaire de la Reynerie, se plaint de l’ascenseur qui sera bientôt construit près de son échoppe. Penser la ville globalement, c’est aussi penser son unité. Un défi pour le prochain maire, qui devra surmonter cet autre trait commun : un large discrédit.

Louis Gohin

 

 

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