MUNICIPALES 2014. Mehdi et Badrou ont pris prétexte des municipales pour partir arpenter des villages qui racontent, eux aussi la France. Première étape du tour de France des villages : Brachay en Haute-Marne.

Brachay, à une époque, était l’attraction des médias. Celle qu’on a regardé, scruté, analysé, décrypté dans tous les sens. Parfois, n’importe comment. C’était en 2012. Marine Le Pen, extrême candidate aux élections présidentielles, avait décidé, personne ne sait trop comment, de passer par cette commune de 58 habitants. Presque rien à l’échelle d’une campagne nationale, mais quand même. « Elle, au moins, elle est venue. Elle ne nous a pas oubliés », réagit maintenant le maire qui, depuis, s’est muté en candidat du front.

C’est un village « perdu », pas trop loin des Vosges, peut-être deux heures de route. « Pourtant, dit Alain, habitant depuis l’enfance, je suis peut-être un des seuls à avoir déjà fait du ski, ici ». Il y avait deux cinémas, avant, à une quinzaine de kilomètres. Ils sont morts. Les spectacles et les matches de foot de Ligue 1 sont à une centaine de kilomètres de là. La discothèque, une quarantaine. « Avant, on avait les fêtes de villages, mais plus maintenant », regrette le même.

photo 2photo 2La culture s’éloigne, de plus en plus. Les maisons se vident, on essaye de les vendre, mais personne ne veut les acheter. « Il faut compter 20 000 euros pour une ferme ». Le maire, habitant depuis toujours, explique : « Plus personne ne veut vivre ici. Les gens préfèrent habiter près des supermarchés ». Là, il n’y a rien. Avant, il y avait un bistro qui, depuis, s’est volatilisé. C’est tout. Les rares habitants  de la région doivent également composer avec les déchets nucléaires enfouis aux alentours.  « C’est vrai qu’on est pas trop mal exposé niveau radiations. En plus, il y a aucun emploi dans les environs », confirme un autre Alain, un gars du coin.

Depuis, le village a connu son tournant, en 2012. Il est devenu « le village qui vote le plus Front National de France ». A peu près 73%, ce qui ne représente pas grand chose en fait. « Il faut pas oublier qu’on n’est que 58 habitants », insiste Alain, chef de chantier à la retraite. Il poursuit : « Moi, j’ai testé la gauche, la droite et aucune ne m’a convaincu. Pourquoi ne pas essayer autre chose ? » Le maire est à côté, autour d’une table en bois, à la mairie. Il acquiesce.

photo 3Le maire dit : « Moi, j’ai même voté Mitterrand, à l’époque ». Aux dernières élections, comme presque tous les autres, il a voté Marine le Pen, après l’avoir vu. « Elle a fait un meeting sur la place de la mairie. J’ai organisé ça tout seul avec ma femme et mon gendre. Pour tenir la buvette, j’ai appelé des chasseurs qui sont venus des alentours ». Elle a tenu un meeting, elle a signé des autographes. « Elle a raison : on ne peut plus accueillir d’étrangers et nos entreprises doivent arrêter d’aller à l’étranger », réplique le maire. Il dit deux fois : « Je ne suis pas raciste ».

Alain, son adjoint, reprend : « Moi, je ne suis pas raciste non plus, mais je me suis fait cambriolé deux fois, sûrement par des Roms ». Il y a, dans leurs voix, la peur de ce qu’ils voient à la télé ou de ce qu’ils entendent, par-ci, par là. Sur le mur, la photo du président de la République est accrochée. Ils le regardent. « On le respecte, c’est le président, mais bon ». Ils ne sont pas du tout convaincus. Alain continue : « Je pense que la prochaine fois Marine le Pen passera. Et là, on verra ». Le maire l’arrête. Lui, il n’y croit pas. Il dit : « Pas maintenant. Plus tard ».

photo 4Brachay est silencieux. Il n’y a que le bruit des voitures et des fois, au loin, des animaux qui gueulent. Il y a aussi le bruit des vaches dans le paysage. Et les huit éoliennes qui tournent, un peu plus loin. Dans une rue suspendue, en hauteur, il y a la maison d’Alain Simon, un instituteur à la retraite, « le seul qui a voté Melenchon ». Même lui n’est « plus convaincu » par son vote de 2012, surtout depuis qu’il a appris que l’homme qui porte une écharpe rouge est « franc-maçon ». Alain lit, parfois, des articles sur Internet et regarde la télé le soir. Il boit un apéro avant midi. Il en propose. « C’est avec un ami que je fais cet alcool ». Malgré tout, il est « toujours de gauche » et ne pourra « jamais voter Front national », mais il dit qu’il vit « très bien ici, malgré les convictions différentes des uns et des autres ». Il finit par dire que « tout  le monde est très solidaire, contrairement à l’image qu’on se fait des électeurs du Front national ».

Il y a peu de temps, Brachay a retrouvé un certain calme, une presque sérénité après les bousculades médiatiques. Les journalistes étaient arrivés « avec des a priori de citadins ». Certains étaient venus du Brésil ou des Etats-Unis pour analyser ce « phénomène de vote Front national » dans un si petit village. Ce qui pourrait, finalement, s’étendre à d’autres communes aux prochaines élections municipales. Cette fois, avec la peur que cela heurte de moins en moins de monde…

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

Articles liés

  • Au NPA : « on n’est pas idéalistes, on est révolutionnaires »

    Pour son premier meeting de campagne présidentielle, Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, avait donné rendez-vous à ses soutiens dans le 20ème arrondissement de Paris, jeudi 21 octobre 2021. Enflammés par des slogans de manifestation, les jeunes militants du parti prônent l'utilité des "petites luttes" du quotidien, plutôt que le vote utile, déjà dans toutes les têtes.

    Par Meline Escrihuela
    Le 22/10/2021
  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021