Les dimanches 14 et 21 mars prochains, nous sommes appelés à voter pour choisir nos représentants aux conseils régionaux. Les compétences de ces instances ont trait à de sujets sensibles comme les transports en commun, l’aménagement du territoire, les lycées mais aussi le développement économique, la formation professionnelle, ou encore la culture et la santé. Pourtant, malgré l’importance des enjeux, près de 50% d’abstention sont annoncés par les instituts de sondages : un électeur sur deux s’apprête ainsi à ne pas remplir son devoir civique.

Face à cette sombre prévision, on peut toujours froncer les sourcils, en claironnant à ces inconséquents qu’en 2010, des milliards d’hommes et de femmes dont les droits sont bafoués à travers le monde rêvent obstinément des flacons de notre démocratie pour leurs propres pays.

On peut encore faire les gros les yeux et clamer qu’en France pendant très longtemps les élections se sont faites uniquement au suffrage censitaire (seule une minorité d’hommes de plus de 25 ans payant un impôt direct appelé « cens » égal à la valeur de trois journées de travail avait le droit de vote). On peut enfin s’arracher les cils un par un et rappeler en hurlant qu’avant la mise en place du suffrage universel en 1848 (83,6% de participation), la majorité des élites sociales et politiques françaises considérait que le « tout venant », les « brutes » (les ouvriers) et les « abrutis » (les paysans), n’étaient nullement aptes à se prononcer en matière politique.

Malheureusement, on le sait par expérience, cette douloureuse gymnastique oculaire et déclamatoire ne suffira pas à mener les foules vers les bureaux de votes des futurs scrutins, et dans l’immédiat, des élections régionales. En dépit de cette évidence, tentons d’éveiller la conscience civique de nos quartiers populaires en développant une argumentation beaucoup plus prosaïque.

Avant tout, il faut prendre acte de la démobilisation, compréhensible à bien des égards (chômage, précarité, promiscuité, insécurité), des populations les plus fragiles. Il n’empêche, seul le bulletin de vote a le pouvoir de changer leur vie. Ceux qui doutent et croient à des actions plus radicales, je les invite à faire un rapide bilan des formidables avancées sociales ou politiques depuis les révoltes de novembre 2005…

Pour tous les autres et plus particulièrement les dégoutés du système, analysons ensemble le passionnant cas d’école du Quick halal d’Argenteuil : il se trouve que par curiosité (certainement pas culinaire), j’ai déjeuné sur place samedi dernier vers 14h30. Le restaurant était bondé de monde jusqu’à ma sortie, soit trois-quarts d’heure après mon arrivée. Mais le plus intéressant, c’est qu’à 200 m du Quick se trouve un Mac Do qui, lui, pour le coup était désertique. Le groupe Quick n’a pas à ma connaissance vocation à islamiser la restauration rapide de notre pays, il s’est juste adapté à un secteur de marché à fort potentiel (5 milliards d’euros en 2010 en France, à terme de plus de 12 milliards d’euros selon World Halal Food).

Ces zones de chalandises identifiées par Quick ne se sont pas constituées selon un principe islamique : qu’elles se trouvent à Argenteuil, à Garges-lès-Gonesse, à Roubaix ou ailleurs en France, elles sont le résultat d’une politique volontaire et cynique de ghettoïsation des territoires, chose que subissent les plus modestes. Ces derniers, par réaction pour certains, engagent un repli identitaire ou ce qu’on peut appeler un retour aux sources d’une culture apparemment moins hostile à leurs égards. On pourrait résumer la stratégie commerciale de Quick par un : « Dis-moi combien tu pèses économiquement et je trouverai des solutions à tes besoins. »

Pour en revenir à nos élections, le raisonnement dans les états-majors politiques est le même, à la différence que, la monnaie qui pèse, c’est le nombre d’électeurs sur le territoire concerné. En clair, si votre quartier ou votre circonscription persiste à rouler sur les rails de l’abstention, vous pourrez toujours attendre le train des transformations qui modifieront votre quotidien en profondeur. A fortiori, si vous attendez les bras ballants le TGV de la diversité sociale et culturelle, vous prendrez longtemps encore le RER de la « pigmentocratie », et les rares qui en sortiront le devront essentiellement, comme on l’observe aujourd’hui, au fait du prince.

En revanche, si, par miracle, les électeurs des territoires les plus abîmés se rendent en masse aux urnes les jours d’élections, alors « tout devient possible », même un vrai Plan Marshall qui changera structurellement les conditions de vie des gens les plus en difficulté. Certes, se mobiliser et mobiliser les autres est un exercice parfois fastidieux, mais c’est une plus petite montagne à gravir en comparaison de l’œuvre accomplie par nos ancêtres utopistes : l’instauration d’une démocratie où la voix d’un homme (et d’une femme depuis 1945) compte autant que celle d’un autre, quel que soit sa naissance et sa condition.

Yacine Djaziri

Yacine Djaziri

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