Bondy Blog : Le déménagement du conseil régional est un projet que vous portez depuis longtemps en tant qu’élue d’opposition. Pourquoi choisir ces départements ?
Valérie Pécresse : Ça fait quatre ans que je me bats au conseil régional pour trois raisons. D’abord, c’est symbolique. Je pense que la région doit en finir avec toutes ses fractures. L’une des principales fractures, c’est le périphérique. Je souhaite que le conseil régional donne l’exemple, il doit sortir des beaux quartiers de Paris. La deuxième raison est économique. Nous sommes dans cinq hôtels particuliers, Jean-Paul Huchon en a racheté un il y a un an, mais comme il n’y a pas assez de place pour les services, on loue des immeubles pour les fonctionnaires à plus de 600 euros du mètre carré. Ça coute 26 millions d’euros de loyer. Si on vendait ces hôtels particuliers, on pourrait, avec leur prix, déménager en Seine-Saint-Denis ou dans le Val-de-Marne et on ferait une économie de 26 millions d’euros, ce qui est considérable. Cela permettrait de former des infirmières, de donner des bourses plus importantes aux étudiants, de mieux doter les lycées d’Île-de-France… Enfin, pour que la région soit efficace, il faut que son président soit dans les mêmes bureaux que ses services. Je ne crois pas à un président sur un piédestal dans un hôtel particulier avec des services éparpillés.
Vous avez déclaré il y a presque un an au Bondy Blog café que votre objectif était de mettre en place une politique « par la preuve », parlant de « concret ». N’est-ce pas contradictoire avec cette mesure qui semble avant tout symbolique ?
Valérie Pécresse : Elle est très concrète au contraire. Autant que la mesure que j’ai proposée la semaine dernière et qui consiste à aider les associations qui œuvreraient pour la propreté de l’Île-de-France parce que je pense que la dignité et l’attractivité d’un territoire sont centrales. L’écologie commence avec la propreté. L’attractivité économique aussi, Paris est la 24e ville touristique pour la propreté. C’est archi concret, on me l’a même reproché.
Lors de la même émission, vous aviez déclaré que votre combat pour l’Île-de-France était de « faire émerger un projet pour ce territoire ». Quel est-il ?
Valérie Pécresse : Je veux rendre à l’Île-de-France sa fierté et son dynamisme. La région décline, car les grandes capitales européennes ont une attractivité très forte, Londres, Berlin, mais aussi des villes comme Barcelone, Munich. Elles attirent la création d’entreprises. Par exemple, un grand groupe américain hésitait récemment entre l’Île-de-France et Munich pour créer un grand centre de recherches mondiales sur l’internet connecté. J’ai essayé de les convaincre de venir en Île-de-France, ils m’ont rétorqué, « on est quand même beaucoup mieux accueillis à Munich pour plein de raisons ». Je veux rendre à la région son attractivité. C’est par la création d’emplois que l’on va renforcer la cohésion sociale. Mon deuxième objectif est de réparer toutes les fractures. Les inégalités n’ont jamais été aussi grandes. C’est un bilan très noir pour la gauche, car la lutte contre les inégalités, c’est son leitmotiv. En Seine-Saint-Denis, les écarts de revenus entre le département le plus riche et le plus pauvre se sont accrus depuis 2004. Le revenu par habitant n’a progressé que de 15 % en Seine-Saint-Denis, contre 21 % pour l’Île-de-France. Ce département est emblématique des fractures Franciliennes, qu’elles soient économiques, face à l’emploi, face à l’éducation. Un jeune bachelier de Seine-Saint-Denis sur deux seulement poursuit des études supérieures, c’est 70 % à Paris. Il y a beaucoup moins de CFA [Centre de Formation par Apprentissage] en Seine-Saint-Denis qu’à Paris.
Pensez-vous que le déplacement des lieux de décision sur ces territoires va changer quelque chose à cette situation ?
Valérie Pécresse : C’est d’abord symbolique, mais je vous l’ai dit, c’est aussi une question d’efficacité et une question économique. Ce n’est pas ma seule mesure. Je veux être la candidate des solutions face à une gauche qui parait complètement déconnectée des réalités. Quand Claude Bartolone dit « Jean-Paul Huchon a construit 200 km de métro pendant son mandat », il n’en a construit que 7 malheureusement. Il faut connaitre la réalité des transports en Île-de-France. Il oublie de citer le rural, alors que 50 % de l’Île-de-France est rurale. Le rural se sent totalement oublié. C’est d’ailleurs dans ces zones qu’on a le plus voté FN aux dernières élections. Enfin, l’Île-de-France est la région des plus grandes inégalités scolaires, en terme de sécurité — le maire de Saint Ouen nous l’a encore rappelé douloureusement avec ses habitants —, en matière de logement. C’est pour ça que je veux des mesures très concrètes.
Vous avez souligné que dans ces régions rurales, il y avait un important vote FN, mais dans certaines régions non rurales d’Ile-de-France on ne vote pas du tout. Il y a eu jusqu’à 70 % d’abstention aux dernières élections. Comment pousser les gens vers les urnes ?
Valérie Pécresse : Il faut leur faire des propositions concrètes. Les électeurs ne croient plus en la politique, il y a une grande défiance. Une campagne politicienne, c’est le contraire de ce que les Franciliens veulent. Ils veulent un homme ou une femme politique qui va se retrousser les manches et venir auprès d’eux changer leur vie. Je vais proposer des projets de territoire. C’est pour cela qu’il y a quelques jours j’étais par exemple à Pont Cardinet aux Batignolles [ ndlr : dans le XVII° arrondissement] pour dire que c’était inacceptable que le prolongement de la ligne 14 ait encore pris deux ans de retard pour aller jusqu’à Saint-Ouen. De même, madame Hidalgo ne peut pas dire qu’elle veut moins de voitures dans Paris et ne pas financer le prolongement du RER E jusqu’à la Défense. En tant que président de région, je défendrai les Franciliens dans ce combat pour des transports dignes de ce nom.
Le projet de déménagement serait-il synonyme d’une politique d’embauche en Seine-Saint-Denis ?
Valérie Pécresse : Le développement économique de la Seine-Saint-Denis est une réalité, notamment avec le travail des élus de Plaine commune, qui ont été aidés aussi par Jacques Chirac quand il a mis le grand stade à Saint Denis, par le campus d’Aubervilliers que j’ai porté quand j’étais ministre ou par la cité du cinéma que Nicolas Sarkozy a voulu mettre dans ce département. Mais ce développement économique se fait sans la participation des habitants de Seine-Saint-Denis. On n’a pas réussi à créer une dynamique de territoire. Je vais dans les semaines qui viennent faire un certain nombre de propositions. Parmi celles-ci, la région doit avoir un quota d’apprentis, je crois à fond à l’apprentissage.
Devenir « Grands Parisiens » va-t-il changer quelque chose à la situation des Sequano-Dyonisiens ?
Valérie Pécresse : Cette métropole qui enferme la petite couronne et Paris est artificielle, moi je suis pour le très Grand Paris, et le développement harmonieux de l’Île-de-France. Ça passe par les transports. Le projet du Grand Paris Express est un projet que l’on doit conduire en temps et en heure, sans quoi on aura beaucoup de mal à accueillir le Jeux Olympiques en 2024. Pour l’instant, la région n’est pas au rendez-vous. Le bilan de la gauche en Île-de-France, c’est un chômage record, c’est des transports indignes et beaucoup trop chers, c’est des ghettos, car on a concentré le logement social au même endroit, ce que je ne veux pas. Je veux de la vraie mixité sociale.
Il y a des villes, notamment de droite qui préfère payer une taxe plutôt que d’avoir des logements sociaux. Comment faire dans ce cas ?
Valérie Pécresse : Je suis contre cela. Je veux des logements sociaux dans toutes les villes, et je veux aussi qu’on arrête à l’inverse de concentrer ces logements sur des quartiers, où les écoles deviennent des ghettos, où l’ascenseur social ne fonctionne plus. Ce que je veux, c’est tirer tout le monde vers le haut. C’est aussi pour cela que je me bats contre la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem.
Justement, cette réforme ne va telle pas vers une plus grande mixité sociale ?
Valérie Pécresse : Non ! Les classes européennes ou bilingues sont des classes d’excellence qui permettent de donner une bonne réputation au collège. Quand le collège a bonne réputation, on y met ses enfants. On leur donne une chance en les mettant dans ces collèges. Il faut des filières d’excellence pour rendre les établissements attractifs.
Sur la question des transports, vous souhaitez supprimer la tarification sociale des transports pour les bénéficiaires de l’AME (Aide Médicale d’État). N’est-ce pas une mesure injuste ?
Valérie Pécresse : Ce qui est injuste, c’est de donner 75 % de réduction dans les transports en commun à des personnes en situation irrégulière alors que les étrangers en situation régulière paient au prix fort. Pour avoir droit à une tarification sociale, il faut avoir des revenus inférieurs à 7000 euros par an. Cela veut dire qu’il y a une quasi-gratuité automatique pour les étrangers en situation irrégulière, puisque par définition on ne contrôle pas leurs revenus. Cette tarification est une forme de prime à l’illégalité. Et il y a à la clé plusieurs dizaines de millions d’euros d’économie, actuellement payés par les Franciliens.
Mais on sait que les étrangers en situation irrégulière sont ceux qui sont, pour la plupart, sont les plus en difficulté…
Valérie Pécresse : Je suis pour l’Aide médicale d’État (AME) pour ces personnes, car il y a une nécessité humanitaire, sociale, et sanitaire. Je suis pour l’école gratuite, car c’est le projet républicain. Maintenant je pense, comme le Premier ministre de la République Manuel Valls l’a dit, que les étrangers en situation irrégulière ont vocation à rentrer dans leur pays et pas à travailler en France. Si on leur donne une réduction de 75 % dans les transports en commun, c’est contraire à la politique du gouvernement qui veut mettre un frein à l’immigration irrégulière. Je suis contre l’immigration clandestine et j’assume cette position.
Claude Bartolone, poids lourd du PS, a annoncé sa candidature le 6 mai aux élections régionales. Cela vous inquiète ?
Valérie Pécresse : Il y a eu une panique générale au Parti socialiste, qui n’arrivait absolument pas à trouver leur candidat. En réalité, le bilan de Jean-Paul Huchon était tellement calamiteux en termes de montée des inégalités qu’ils ont absolument voulu trouver un troisième homme providentiel. Ils changent de candidat, ils ne changeront pas de bilan. Claude Bartolone doit aussi assumer le bilan de la Seine Saint-Denis, et celui de François Hollande, dont il a voté toutes les mesures. Je sens également la gauche très déconnectée des réalités.
Cette déconnexion de la réalité vécue par les citoyens, c’est aussi un reproche qui a été beaucoup fait à la droite, notamment durant le mandat de Nicolas Sarkozy.
Valérie Pécresse : Je suis très sensible à cette critique. C’est le principal reproche fait aux politiques. C’est pour cela que j’ai choisi de partir très tôt en campagne en m’inspirant de la méthode choisie par mon mentor Jacques Chirac, en immersion. Les solutions sont dans la société civile, pas dans les groupes d’experts. J’ai passé une journée entière au tribunal de Bobigny, une autre au commissariat de Gennevilliers, une autre dans une exploitation agricole. Je pense que ces immersions me permettent d’identifier ou sont les blocages. C’est pour cela aussi qu’en cas d’élection, je veux être à 100 % sur mon mandat de Président de région, ni députée ni ministre, ni candidate à la primaire.
Propos recueillis par Mathieu Blard

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