Le froid n’aura pas eu raison des amoureux du rap, ce soir-là. À l’abri d’un chapiteau, le public s’enflamme face à Makala, le rappeur venu de Suisse. Le 7 octobre dernier, la scène du Nancy Jazz Pulsation a mis le rap à l’honneur.

Une première pour le festival qui fêtera son cinquantième anniversaire l’an prochain. Durant ce festival, une soirée a donc été dédiée au rap, au milieu d’une programmation variée avec de grandes têtes d’affiche : Selah Sue, Melody Gardot ou encore Oumou Sangaré. La célébration du hip-hop dans la cité lorraine entérine, ici, la place du rap dans l’univers musical français.

Les festivaliers ont aussi vu défiler de grands noms du rap. Essah Yasuke a ouvert le bal en ambiançant le public lorrain avant que, tour à tour, Jazzy Bazz et Dinos ne viennent retourner le parc de la Pépinière. Parmi eux aussi : Makala et Mehdi Maizi. Pour l’occasion, le rappeur suisse et le journaliste rap se sont entretenus avec le Bondy Blog. On a parlé de leur parcours, de leur passion et de leur vision du rap. Portraits.

Makala : « Je veux que les gens sachent que j’arrive »

Makala au festival Nancy Jazz Pulsation ©Julien Gautier

Bientôt sold out. L’Élysée Montmartre, l’Olympia… Makala s’apprête à performer dans les salles les plus prestigieuses de la capitale. À 29 ans, le rappeur suisse connaît un succès fulgurant et affiche une ambition sans borne. Le rap, il le voit comme un sport de combat : « Il y a une compétition, on est tous là pour se la donner et il y en a qu’un qui prendra le trône ». 

« Aujourd’hui, Booba est sur le trône. Ninho n’est pas loin derrière, comme PNL et Damso. Mais je veux que les gens sachent qu’il y a aussi Makala et que j’arrive », pose le rappeur genevois avant de monter sur scène. Jordy, de son vrai prénom, a sorti cette année l’album Chaos Kiss. Un opus salué par la critique.

Le Genevois ne doute pas ou peu, sa confiance en lui est criante. Son style dénote, ces sons ne se cantonnent pas au rap pur et dur et il s’autorise à chanter ou à mettre des prods plus mélodieuses. Une particularité qui pourrait lui valoir le statut d’artiste « de niche » mais il rejette férocement le qualificatif.

Makala veut s’asseoir à la table des grands et assume son image : « Je veux que les gens du milieu, quand ils voient mon nom, se disent que ce mec est différent ».

En Suisse, ce qui est en train de se passer est une révolution 

Arrivé sur la scène rap française il y a environ deux ans, Makala est déjà programmé à l’Olympia. Il va se produire dans cette salle de concert mythique en mai prochain : « En France, vous avez peut-être trop l’habitude de voir de jeunes artistes faire l’Olympia, mais pour nous, en Suisse, ce qui est en train de se passer est une révolution ».

Makala est, en effet, le premier rappeur venu de Genève à s’imposer comme ça en France. Il en a conscience. « L’Olympia est une étape. L’accomplissement ce sera quand j’aurai rempli la salle et que j’aurai fumé la scène. Après ça je pourrai fêter ça », sourit-il.

Mehdi Maïzi : « C’est un cadeau de faire de ta passion, ton job »

Mehdi Maïzi au festival Nancy Jazz Pulsation ©Julien Gautier

Il n’est plus à présenter. Journaliste rap de référence, Mehdi Maïzi s’est installé dans le paysage notamment grâce à ses Mouse Party. Des soirées rap rythmées par les derniers sons du moment et les classiques de toujours. Accompagné de sa clique, Mehdi s’est arrêté à Nancy pour faire danser le public lorrain. Sur la scène, il balance des hits hétéroclites pour que nouvelle et ancienne génération puissent se retrouver.

Avant de devenir Mehdi Mouse, Mehdi Maïzi a fait une école de commerce. Jeune diplômé, il entame une carrière dans des cabinets de conseil, un job qu’il lâchera assez rapidement. Choix gagnant. Aujourd’hui, il est le directeur hip hop de la plateforme Apple Music et se pose comme l’une des personnalités les plus influentes du rap français.

« Avant, il y avait très peu de journalistes spécialisés dans le rap »

L’époque a changé et lui a ouvert la voie à de nombreux aspirants journalistes rap : « Aujourd’hui, je reçois beaucoup de messages d’étudiants sortis d’écoles de journalisme. Ils veulent devenir journaliste rap, avant ce n’était même pas une possibilité. Il y avait très peu d’exemples de journalistes spécialisés dans le rap ».

Mais sa réussite à un revers. Très exposé, il est régulièrement la cible d’attaques et de critiques sur les réseaux sociaux. Dernièrement, c’est le rappeur Booba, fort d’une grosse communauté d’abonnés, qui l’a visé. En cause : une sombre histoire de Top album où Booba et ses affidés ne figuraient pas.

Je suis dans une position où je suis plus regardé, plus jugé

Chacun de ses tweets et avis sont scrutés. Pour autant, il tient à relativiser. « C’est un cadeau d’avoir une passion et c’est un cadeau de faire de ta passion ton job », tempère Mehdi Maïzi.

« Le revers de la médaille, je le ressens plus aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Je suis dans une position où je suis plus regardé, plus jugé. Je ne suis plus seulement un fan de rap mais je n’ai pas à me plaindre », estime-t-il.

Parmi les critiques dont il fait l’objet, une interpelle : le manque de rappeuses dans les contenus qu’il anime et les playlists qu’il conçoit pour Apple. Il s’en défend : « Il faut comprendre que ce n’est pas moi qui décide de ce qui marche dans le rap français ».

Les femmes dans le rap : « J’ai conscience que ce n’est pas parfait »

« Il y a beaucoup d’artistes talentueuses, mais le succès, ce qui intéresse les gens, ce n’est pas moi qui le décide, affirme Mehdi Maïzi. Évidemment, il faut plus de diversité et de représentation dans le rap francophone. Moi, j’essaie de le faire à mon niveau et j’ai conscience que ce n’est pas parfait. » Malgré l’influence de ses playlists, il soutient que « le public reste plus influent que les médias ».

À son zénith, le journaliste rap veut aujourd’hui aller encore plus loin. Son rêve : un entretien avec Zinédine Zidane. « Dans ma vie, c’est quelqu’un qui a été très important. Si j’arrive à l’interviewer, je peux m’arrêter tranquillement après ! (rires). »

Félix Mubenga

Photos ©Julien Gautier

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