« On prend la Bastille. On fait la révolution. » Le slogan résonne au milieu d’une place de la Bastille noire de monde. Des milliers de voix se répondent au pied de la colonne de Juillet. Des jeunes escaladent le monument et y inscrivent leurs slogans. La place, haut lieu de l’histoire révolutionnaire, devient le théâtre d’une nouvelle colère.
Autour, la foule reprend les classiques : « ACAB », « Macron démission », « Siamo tutti antifascisti », « La jeunesse emmerde le Front national ». Ce 8 octobre, la jeunesse est venue en nombre. Selon le ministère de l’Intérieur, 24 500 personnes ont manifesté à Paris ce jeudi, sur un total de 71 500 dans toute la France.
Lycéens, étudiants, enseignants, élus, parents : des profils différents, mais un même combat. L’ambiance est électrique, presque joyeuse. Les musiciens font danser la foule, tandis que des « batailles d’aura » s’improvisent au milieu des groupes. Sur les pancartes, les revendications se multiplient : manque de moyens dans l’éducation, précarité, violences policières, avenir professionnel. Une mobilisation qui ressemble autant à une manifestation qu’à un immense moment collectif.
« L’avenir de leurs enfants s’assombrit »
Parmi les manifestants, Mélody Tonolli, adjointe à la maire de Paris chargée de l’enseignement supérieur, est venue se mobiliser auprès des jeunes. « Je trouve que c’est un beau symbole. Je suis fière de leur mobilisation, de leur créativité et de leur capacité à se mobiliser pour leur avenir. »
Suline, 26 ans, adjointe au maire de Grigny, a elle aussi fait le déplacement. Dans sa ville, qu’elle décrit comme « la plus pauvre de France », elle a échangé avec des parents de lycéens mobilisés.
« Les parents sont ultra solidaires des revendications de leurs enfants. Quand tu leur expliques que l’avenir de leurs enfants s’assombrit, là ils rigolent plus. »
Des établissements délabrés, un avenir incertain
Pour J2 (nom d’emprunt), lycéen à Arthur-Rimbaud, à Garges-lès-Gonesse, la colère part du quotidien. Il décrit un établissement dégradé où « les cafards pullulent », parle de relations parfois difficiles avec les enseignants et déplore l’absence de sorties scolaires. Il évoque aussi la présence de drogue et d’armes dans et autour du lycée. Sans oublier Parcoursup, qui l’angoisse : « C’est de la merde », lâche-t-il.
Rym, 20 ans, étudiante en langues étrangères appliquées à l’université de Cergy, décrit elle aussi des conditions d’études dégradées : salles en mauvais état, amphithéâtres bondés où certains étudiants doivent s’asseoir par terre, changements de salle faute de place.
« Demain, c’est nous. Les vieux s’en fichent. C’est nous qui allons payer et on ne peut pas se permettre de les laisser faire. » La mobilisation a d’ailleurs déjà franchi les portes de son université : « La fac a été bloquée hier », assure-t-elle.
« Un gouvernement qui n’aime pas sa jeunesse »
Pour Marc-Olivier, chercheur en sociologie et père de deux enfants scolarisés, cette colère ne tombe pas du ciel. Ses enfants participent eux aussi au mouvement, l’un au lycée Louis-le-Grand, l’autre au lycée Voltaire. Malgré des conditions d’études privilégiées, ils tiennent à se montrer solidaires des autres lycéens.
À ses yeux, les violences policières ont également joué un rôle de « détonateur ». « Ce que je vois, c’est qu’on a un gouvernement qui n’aime pas sa jeunesse. » Il dénonce un sous-investissement qui « laisse mourir l’école à petit feu ». « C’est sûr que ça allait finir par péter. Peut-être que ce mouvement est celui de la dernière chance. »
À Bastille, en tout cas, la jeunesse ne semble pas vouloir s’arrêter là. Au milieu des chants et des fumigènes, Rym lance un dernier avertissement : « Monsieur Lecornu peut toujours attendre. Nous, on va continuer. »
Sofiane Zerouala