Il est 14 heures rue d’Arlequin. Circassiens et bénévoles s’activent. Dans trente minutes, la grande parade de la Compagnie des Contraires s’élancera dans les rues qui composent le bas de Chanteloup-les-Vignes pour célébrer les 30 ans de présence de l’association éponyme sur le territoire. Ici, en plein cœur du quartier de la Noé et ses bâtiments en serpentin imaginés dans les années 1970 par l’architecte Emile Aillaud. Là-même où s’est déroulé il y a 27 ans le tournage du film La Haine avec Cut Killer aux platines.

Pendant près de deux heures, Hamed Dris, perché sur ses échasses, et un collectif de marionnettistes, actionnant un cheval et un chameau géants, vont ravir les familles venues en nombre. Un show urbain dont ont l’habitude les partenaires de Neusa Thomasi, une metteure en scène brésilienne bien connue de ce coin du Nord des Yvelines depuis qu’elle a décidé d’y poser ses valises dans les années 1990.

Hamed Dris, perché sur ses échasses. © Florian Dacheux

« J’ai toujours souhaité faire des ponts entre l’art et la société », témoigne celle qui a commencé à œuvrer très tôt dans les quartiers de Santa Maria dans l’État du Rio Grande do Sul. « Après une tournée européenne, un ami me dit que ce serait bien que je rencontre la directrice du centre social de Chanteloup. Elle était brésilienne comme moi. On y a joué notre pièce Dis-moi des mots d’amour, inspirée de la déclaration universelle des droits de l’enfant, puis j’ai proposé dans la foulée d’animer un atelier de masques. »

Chanteloup n’est pas un tout unifié, mais composé de frontières imaginaires qui séparent les quartiers.

Hébergée dans un premier temps dans les locaux de l’association Mini Loup, elle passe ses soirées chez Zora, place de l’Ellipse. Puis elle découvre le marché et ses couleurs. « Des gens étaient habillés en djellabas, je sentais des odeurs d’épices. Puis j’ai vu un homme habillé tout en blanc, sublime. Je me suis dit ‘où-suis-je ?’. Je n’avais jamais vu la vie en banlieue. Et je suis restée. Il y avait beaucoup de cultures différentes. Mais également beaucoup de pauvreté, de chômage et de délinquance. Mais cela ne m’a pas fait peur. Au contraire, cela m’a poussé à m’investir. » 

À Chanteloup, l’école de cirque est devenue une petite institution, malgré les défiances. © Florian Dacheux

Décidée à utiliser l’art comme un vecteur de lien social, Neusa va enchaîner les petits projets. Fonctionnant sans local, à coup d’allers-retours entre Chanteloup et Saint-Lazare, sa bande intervient essentiellement dans la rue en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas habituellement. « On s’est vite rendu compte que Chanteloup n’était pas un tout unifié (ndlr : le haut de la ville est composé du Vieux Chanteloup et de quartiers pavillonnaires), mais composé de frontières imaginaires qui séparent les quartiers », confie-t-elle. « C’est d’ailleurs pourquoi nous étions itinérants afin de ne pas prendre parti. Ces réflexions nous ont permis de peaufiner notre vision du territoire et notre pratique artistique adaptée aux réalités des habitants. »

Le Repaire des Contraires. © Florian Dacheux

Il faut attendre 2008 pour voir le député maire de l’époque Pierre Cardo débloquer une enveloppe parlementaire dans l’idée d’acheter le premier chapiteau. La compagnie s’installe alors sur un terrain mis à disposition au pied des tours de la Noé. Dans ce lieu nommé subtilement le Repaire des Contraires, des activités émergent, de l’école de cirque ouverte à l’année à la création de spectacles de prévention à destination des établissements scolaires.

« Nous avons rapidement monté des chantiers d’insertion avec des gens du quartier », poursuit Neusa. « Avoir un chapiteau, c’est génial. Beaucoup d’artistes vont et viennent. C’est devenu un vrai lieu de vie ouvert sur la rue où les jeunes du quartier et d’ailleurs peuvent venir se former au cirque, mais aussi au jardinage et la gestion du lieu. »

Neusa Thomasi en pleine parade estivale © Florian Dacheux

Une poignée d’irréductibles qui ne se sentent pas inclus dans ce projet.

Alors on pourrait s’en tenir là et leur souhaiter une belle rentrée. Mais les événements de ces dernières années ont montré que la présence du cirque ne plaisait pas à tout le monde. Au-delà des premières tentatives d’intimidation, le chapiteau est tout simplement parti en fumée au bout d’une nuit de violences urbaines un soir de novembre 2019.

Un spectacle en pied d’immeuble pendant le confinement © Florian Dacheux

Pour le jongleur Brice, « il s’agit d’une poignée d’irréductibles qui ne se sentent pas inclus dans ce projet ». Il affine : « On a toujours accueilli tout le monde de manière pacifiste. Beaucoup de gens nous connaissent, des femmes viennent faire de la couture pour les costumes, nous avons un potager. Il y a une vraie essence de solidarité qui est malheureusement méconnue. »

Sur place, certaines figures locales jugent bien souvent le cirque comme une activité de saltimbanques sans avenir. Face à ces détracteurs, qui accusent notamment l’association de ne pas toucher suffisamment les jeunes Chantelouvais, Neusa Thomasi a pris l’habitude de vivre avec.

« On a toujours subi ce côté : vous n’avez rien à faire là, vous n’êtes pas chez vous », estime-t-elle. « Ma camionnette a explosé dans la cité lors de l’été 2006. Nos actions ont toujours dérangé certaines personnes. Mais je n’ai jamais voulu céder aux intimidations et aux menaces car il s’agit d’une minorité. Même si je sentais de la réticence, j’étais persuadée qu’on pouvait faire de la rue un espace d’éducation et d’expression, et non une zone de conflits et de guerre des territoires. »

Pour faire du cirque, faut savoir prendre des risques, être à fond, être motivé, pas lâcher. Des valeurs propres au quartier.

Pendant la dernière campagne des municipales, des opposants au maire en place Catherine Arenou (LR) ont même accusé à tort l’association de pratiquer des cotisations trop chères. L’adhésion à l’association s’élève pourtant à 10 euros par an et les tarifs des activités proposées sont calculés sur la base des quotients familiaux de la CAF, pour un montant maximum à l’année de 220 euros. « La plupart des familles payent bien moins que ça : 20, 30, 40, 60, 80€… », assure quant à elle Neusa.

Des échasses en plein milieu de Chanteloup. © Florian Dacheux

Agréée par la Fédération française des écoles de cirque et membre du réseau international Caravan Circus, la structure accueille même deux groupes d’enfants chaque mercredi et samedi, bénéficiant d’une bourse subventionnée par le programme de réussite éducative. Sans parler des spectacles gratuits. Pas de quoi la remettre en question selon Archad, un danseur originaire de Chanteloup.

« Cela fait des années que l’on travaille avec eux », affirme ce co-fondateur de la compagnie French Wingz basée à Sartrouville. « J’ai grandi ici puis j’ai eu la chance de faire le tour du monde grâce au breakdance. Avec du travail, on peut arriver à faire beaucoup de choses, mais pour ça il faut un minimum d’ouverture d’esprit. Le rapport est difficile avec le cirque car beaucoup ont des a priori sans connaître le chapiteau qui est avant tout un lieu d’échange et de partage où l’on apprend la confiance en soi, le travail en équipe, à se surpasser. »

Présent pour les trente ans de la Compagnie des Contraires, Andréas Cetkovic, expert en foot freestyle au sein de la Team S3, est venu animer la place des Arcades. Alors qu’il est régulièrement sur scène dans le cadre des représentations d’Eh Cran Total, une pièce sur l’addiction aux réseaux sociaux, il pose un regard éclairé sur la situation.

À l’école de cirque, les ateliers d’enfants s’enchaînent pour permettre à la jeunesse de découvrir d’autres sensations sportives © Florian Dacheux

« Moi-même on m’a dit que ce que je faisais ce n’était pas du foot, alors les préjugés sur le cirque ne m’étonnent pas », note-t-il. « A la base, j’étais quelqu’un de très timide. Le freestyle m’a permis de m’affirmer, d’avoir un centre d’intérêt et des objectifs dans la vie. J’ai voyagé dans 56 pays et suis devenu un jeune entrepreneur grâce aux rencontres. Le cirque, il faut y aller, même un tout petit peu, ne serait-ce que pour voir. Car pour faire ce qu’ils font, faut savoir prendre des risques, être à fond, être motivé, pas lâcher. Des valeurs propres au quartier. On nous a toujours dit qu’il fallait travailler dix fois plus que les autres. Et tout cela, le fait de persévérer, tu peux t’en rendre compte dans les milieux artistiques. »

Dès le début de sa construction, ce chapiteau a créé de la divergence parmi les habitants.

Depuis le début de la crise sanitaire au printemps 2020 et des confinements successifs, l’association n’a pas hésité à proposer des spectacles en pied d’immeuble pour le plus grand bonheur des habitants postés aux fenêtres. Nombreux sont las de l’image négative et stéréotypée de Chanteloup, amplifiée par les médias adeptes des faits divers. Notamment après celui dont a été l’objet le cirque, brûlé en novembre 2019.

« Depuis ma fenêtre, j’ai vu le cirque brûler, les médias rappliquer, les politiques parler, et ça ne m’a pas fait rire, du tout », écrit Yasmine dans un témoignage posté par la ZEP qui avait ému la toile quelques jours après l’incendie volontaire du 2 novembre 2019. Ce sentiment de tristesse s’est rapidement transformé en une colère dirigée contre les médias et les politiques, en proie au marketing de la haine, incapables d’entrer dans la complexité de l’affaire et trop facilement attirés par une représentation prémâchée des jeunes de quartiers. (…) « Lorsqu’il s’agit de bavures policières, personne ne se déplace et aucun micro ne nous est tendu. »

Les enfants répondent présents aux repaire des Contraires © Florian Dacheux

« Ce que l’on ne raconte pas dans ces médias, c’est que dès le début de sa construction, ce chapiteau a créé de la divergence parmi les habitants, ajoute Yasmine. Avant d’être construit en dur pour un coût d’environ 800 000 euros, il était en toile. Beaucoup étaient sceptiques et ne comprenaient pas pourquoi investir tant d’argent pour rénover un dispositif qui fonctionnait déjà assez bien alors que le quartier fait face à une misère sociale et un manque d’infrastructures écrasant dans plein d’autres domaines. J’ai donc tout de suite compris que cet incendie émanait d’une revendication politique. »

Dire que le cirque ne sert à rien, c’est faux.

A la Noé, beaucoup demandent davantage d’honnêteté et de bienveillance vis-à-vis du cirque et ses acteurs. « On habite ici depuis 1975 et on ne va pas se mentir, ce n’est pas facile d’y vivre », expliquent Farida et sa cousine Dalila. « On a connu des années très dures. Dire que le cirque ne sert à rien, c’est faux. Chez nous, tous les enfants, les neveux y ont fait des stages. C’est une belle parenthèse enchantée dans la cité. » Au tour d’Hafida et Sereda de rebondir : « Oui, il y a quelques voyous qui brûlent des voitures comme ça peut se passer un peu partout en France, mais il s’agit d’une minorité. Cela reste une petite ville tranquille où il y a beaucoup d’entraides. »

La première fois quand je suis passé devant le cirque, j’avais pas mal d’a priori. Une fois que je suis venu, c’est tout le contraire qui s’est passé.

Après avoir participé aux ateliers chaque mercredi et samedi depuis dix ans, Hamza est aujourd’hui en service civique au sein de l’association. Alors qu’il rêve de s’envoler un jour pour les Etats-Unis afin de travailler dans une réserve naturelle, il loue les bienfaits du cirque chantelouvais pour le côté « festif et rassembleur » qu’il procure. Son collègue Bilal abonde dans le même sens : « Venir ici, cela fait beaucoup de bien à la tête. C’est comme une famille. Les petits et les grands se mélangent. Je suis de Chanteloup depuis petit et pourtant, la première fois quand je suis passé devant le cirque, j’avais pas mal d’a priori. Une fois que je suis venu, c’est tout le contraire qui s’est passé. »

Alors qu’une salle polyvalente municipale mêlant spectacles vivants et projections cinématographiques doit ouvrir à l’automne en lieu et place de la structure incendiée, quid de la cohabitation avec le nouveau chapiteau en toile financé par la Région.

Les enfants de Chanteloup devant les animations mobiles du cirque en plein confinement. © Florian Dacheux

Neusa, qui avoue parfois avoir envie de jeter l’éponge, reste déterminée à défendre l’idée que les activités artistiques sont essentielles en banlieue. Outre de nouvelles actions itinérantes prévues pour la rentrée sur l’ensemble du territoire de Grand Paris Seine & Oise, la Compagnie des Contraires intégrera le dispositif des Cités Educatives, nouveau label promu par l’Education nationale.

Ailleurs, en ville, de jeunes associations prennent déjà le relai, via de nombreuses actions solidaires auprès des plus fragiles. Citons notamment l’association ONE (Osons Nos Envies), soutenue entre autres par le champion de boxe chantelouvais Tony Yoka, le rappeur Fianso et le réalisateur Mathieu Kassovitz dans l’organisation de collectes alimentaires et autres dictées. Tous ensemble, ils créent des souvenirs. Au cœur d’une ville atypique où les poètes se battent pour rêver.

Florian Dacheux

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