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« Je suis là parce que j’ai peur. » Une semaine après l’attentat raciste qui a frappé Trappes, le traumatisme reste immense. Vendredi 30 octobre, plusieurs milliers de personnes, 12 000 selon les organisateurs, se sont réunies sur la place des Merisiers pour rendre hommage à Pengo Bossio Wangi, 26 ans, tué par balle, ainsi qu’aux sept blessés de l’attaque, dont une fillette de 11 ans grièvement touchée à La Verrière. Des habitants de la commune, mais aussi des personnes venues d’autres villes d’Île-de-France, ont répondu à l’appel.

Dans la foule, des drapeaux tricolores côtoient les pancartes sur lesquelles on peut lire : « On ne naît pas raciste, on le devient. » Au pied de l’écran géant installé pour l’occasion, les discussions oscillent entre solidarité, colère et inquiétude. Car derrière la volonté de faire front contre le racisme, une peur nouvelle s’est installée dans le quotidien des habitants.

« Je suis là parce que j’ai peur »

« On est tous sous le choc. À chaque fois que je sors dehors, je regarde partout. J’ai peur quand je mets de l’essence », raconte une habitante de Trappes. Depuis l’attentat, elle scrute les alentours, reste à l’affût du moindre bruit suspect. « Je suis traumatisée », confie-t-elle.

Un lycéen de la commune partage la même angoisse. « Quand je marche dans la rue, je fais attention à chaque voiture, pour essayer de voir qui pourrait potentiellement être un tueur. »

Pour d’autres, la peur se mêle à la colère face à la stigmatisation dont Trappes fait régulièrement l’objet. Une habitante, habituée du marché du vendredi visé par l’assaillant, tient à défendre sa ville. « La vision de notre ville est complètement erronée », déplore-t-elle.

Malgré le choc, elle refuse de changer ses habitudes. « Je n’ai pas peur, il n’y a aucune raison pour que je change mon mode de vie pour un taré. »

« On ne peut plus se contenter de s’indigner »

Sur scène, Aminata Diallo, adjointe au maire, ouvre le rassemblement en appelant à la solidarité et à l’entraide. Face à la haine, elle défend la nécessité d’affirmer avec fierté sa culture et son identité. Les prises de parole se succèdent, notamment celle du politologue Rachid Benzine, qui a grandi à Trappes.

Aïssetou Diawara, infirmière à Trappes, dénonce quant à elle la diabolisation des quartiers populaires et des personnes arabes et noires. Pour elle, l’attentat ne peut être dissocié d’un racisme structurel, entretenu par certains discours politiques et médiatiques.

Elle déplore également l’insuffisance des réponses institutionnelles, qui laissent, selon elle, les populations concernées dans l’attente du prochain drame. « On ne peut plus se contenter de regarder ce qui se passe, de s’indigner et de reprendre son quotidien en attendant le prochain drame. »

Les Arabes et les Noirs ont droit à la sécurité, plus que les vitrines des commerçants

Dans son intervention, elle appelle les personnes visées par le racisme à ne plus avoir à se justifier ni à se conformer aux normes d’une société qu’elle estime traversée par des idéaux racistes. Elle invite aussi à interroger la notion même de sécurité : qui protège-t-on, et contre quelles violences ? « Les Arabes et les Noirs ont droit à la sécurité, plus que les vitrines des commerçants », lance-t-elle.

Le maire de Trappes, Ali Rabeh, insiste lui aussi sur la nécessité de rappeler qui sont les habitants de sa ville : des professeurs, des infirmiers, des ingénieurs, des comédiens. Des Français qui ne devraient pas être pris pour cibles en raison de leur couleur de peau ou de leur appartenance religieuse. Appelant à faire de la paix « un anticorps contre le poison de la haine », l’édile demande aux députés de légiférer pour criminaliser la théorie du « grand remplacement ».

Le maire met directement en cause la responsabilité politique du Rassemblement national, évoquant la découverte d’autocollants à la gloire du parti chez l’assaillant. Il rappelle les discours de Jordan Bardella sur la « subversion migratoire » et ceux de Marine Le Pen associant immigration et terrorisme.

Pour Ali Rabeh, ces prises de position participent d’un climat idéologique dans lequel l’auteur de l’attentat aurait puisé les justifications de son passage à l’acte. « Ouvrez les yeux ! », lance-t-il à la foule, s’alarmant d’une France où « les discours de haine ont contaminé la société entière ».

« Les médias ont du sang sur les mains »

Au-delà de l’hommage aux victimes, une autre colère traverse le rassemblement : celle dirigée contre les médias et leur traitement des quartiers populaires.

« Les médias ont du sang sur les mains », accuse une habitante de Trappes. Plusieurs participants dénoncent notamment le rôle de CNews dans la banalisation des discours racistes et la stigmatisation des populations arabes et noires.

« Les fachos ne se cachent plus », s’indigne une autre habitante. Pour plusieurs personnes interrogées, les discours autrefois cantonnés aux marges de l’extrême droite occupent désormais une place centrale dans le débat public. Une évolution qui nourrit un sentiment de rejet et d’insécurité. « C’est comme si on était les ennemis de la France, nous, les femmes voilées, les Noirs, les Arabes », résume une participante.

Cette mise en cause des discours politiques et médiatiques trouve un prolongement judiciaire. Le jour même du rassemblement, l’une des victimes de l’attentat a déposé plainte contre Marine Le Pen, Jordan Bardella et la chaîne CNews, pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime d’atteinte aux personnes, selon une plainte consultée par l’AFP.

La victime estime que plusieurs déclarations de Marine Le Pen ont « conforté » l’assaillant dans sa décision de passer à l’acte. Elle dénonce également la diffusion sur CNews de propos présentant les personnes noires, maghrébines ou musulmanes et les quartiers populaires comme une menace pour la nation.

À cette colère s’ajoute un sentiment de trahison politique. Certaines personnes présentes mettent en cause les gouvernements d’Emmanuel Macron, auxquels elles avaient pourtant accordé leur confiance pour faire barrage à l’extrême droite.

C’est mon village ici

Elles dénoncent des déclarations stigmatisantes à l’égard des musulmans, à l’image de la campagne de Gabriel Attal contre le port de l’abaya à l’école ou des propos de Bruno Retailleau sur le voile. Autant de discours qui, selon elles, ont contribué à installer un climat de suspicion à l’égard des personnes musulmanes.

Au fil de la soirée, une minute de silence est observée en hommage à Pengo Bossio Wangi et aux sept blessés de l’attentat. Puis La Marseillaise retentit sur la place des Merisiers.

Une semaine après l’attaque, Trappes reste meurtrie. Mais ses habitants refusent de laisser la peur dicter leur quotidien. « C’est mon village ici », rappelait cette habitante. Un attachement à leur ville et une détermination à ne pas céder à la terreur que résument ses quelques mots : « On est là pour dire plus jamais. »

Anissa Chebli

Photo : Dario Nadal

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