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« Tenir ». Aux abords du palais Longchamp, en ce début de samedi après-midi, le message arboré sur une pancarte tient en cinq lettres. Près de deux mois après le début du mouvement lycéen, rejoint par les Gilets jaunes et une contestation contre la vie chère, la mobilisation ne faiblit pas. Et pourtant, la répression judiciaire et policière est violente, le contexte politique incendiaire. On peine à entrevoir une issue positive à cette crise sociale, tant les précédentes sont restées sans réponse des gouvernements successifs d’Emmanuel Macron.

Qu’importe. La foule est bien présente, du palais Longchamp jusqu’aux Réformés. Jeunes et moins jeunes se tiennent debout sous le soleil marseillais, et plus d’un tombe la veste. Loin de se laisser abattre par l’interdiction de manifester décidée par la préfecture des Bouches-du-Rhône, les manifestants affichent sourires, joie et beaucoup d’humour.

Emmanuel Macron a les oreilles qui sifflent, tout comme son ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Sur les pancartes, certains jettent des sorts dignes des meilleurs cours de magie d’Harry Potter, quand d’autres renvoient le président à Saruman, personnage du Seigneur des anneaux. On rit souvent à la lecture de ces références à la pop culture ou à la vue de déguisements plus improbables les uns que les autres. Ce mouvement social déborde de créativité. Les mots brandis au-dessus des têtes témoignent d’une ironie qui détonne avec l’air ambiant.

« Une joie farouche »

Chapeau de Luffy vissé sur le crâne — le héros de One Piece, devenu l’un des symboles des révoltes de la génération Z à travers le monde — et drapeau bleu-blanc-rouge sur les épaules, Souleymane, 33 ans, résume bien cet état d’esprit : « C’est une joie farouche, car il y a une envie de changer les choses malgré les sourires. »

Ce Marseillais, salarié dans une compagnie d’assurances, arbore fièrement sa tenue de manifestation : « Les symboles sont importants. Le chapeau de One Piece, c’est pour le côté révolution, et le drapeau français, c’est pour se le réapproprier et ne pas le laisser aux fachos. »

Cette joie est aussi libératrice pour certains, venus se serrer les coudes le temps de quelques heures. Comme Anne, déguisée en « fantôme de la démocratie » avec plusieurs de ses amis. L’image fait rire. Ou grincer des dents, tant les remises en cause du droit de manifester se multiplient ces dernières semaines.

On a besoin de trouver de la force dans le collectif

« On essaie de trouver un peu de joie, mais on n’en peut plus », avoue celle qui travaille pour une revue indépendante. « Ça paraît un peu trivial de se déguiser, ça ne change rien, mais on a besoin de trouver de la force dans le collectif. Sinon, c’est trop angoissant de regarder son fil Instagram dans son lit et d’entendre les récits d’amis ou de personnes que tu connais pas en garde à vue. »

À Marseille, le dispositif policier déployé ce week-end est particulièrement important, comme il l’était déjà la semaine précédente. Entre la Canebière, la rue de Rome et les Réformés, une quarantaine de véhicules de gendarmerie, de CRS et de la police nationale sont stationnés, aux côtés de deux blindés Centaure qui suivent le cortège dans le centre-ville.

« On fait ça pour les prochaines générations »

Aux alentours de 16 heures, le cortège, très dense, se scinde en deux. La tête prend la direction des Cinq-Avenues. L’arrière du cortège part dans l’autre sens pour tenter, en vain, de rejoindre la gare Saint-Charles. L’ambiance reste bon enfant : une ola s’improvise dans une rue, une chenille se forme au milieu des musiciens, tandis que des sabres laser fendent la foule un peu plus haut sur le boulevard.

Halloween s’invite aussi dans le cortège, avec ses masques, citrouilles et faucheuses à foison. Assif, 17 ans, est grimé en diable : visage, cornes et cravate rouges, costume noir et pancarte à la main sur laquelle est inscrit : « Ils sont pires que moi ».

En terminale dans le 6e arrondissement, il énumère les difficultés rencontrées dans son lycée : « Il y a les problèmes d’hygiène, la suppression des spécialités, l’augmentation du nombre d’élèves par classe. »

À la fin de l’année, il quittera son établissement. Mais il pense déjà à ceux qui lui succéderont : « Je vais pas profiter de mes revendications, on fait ça pour les prochaines générations. »

Quant aux annonces du gouvernement ? « C’est de la merde », rigole-t-il, avant d’ajouter : « Parcoursup va être remplacé par une IA ! »

Pendant ce temps, les premières informations d’affrontements avec la police commencent à affluer de l’autre côté de la ville. La manifestation est partie pour durer jusque tard dans la soirée. Un rassemblement est prévu à 20 heures à la Plaine. La semaine précédente, la place avait été entièrement noyée sous les gaz lacrymogènes. Elle le sera de nouveau plus tard dans la soirée.

Dans un mouvement marqué par les arrestations, les interdictions et la fatigue, l’humour n’efface pas la colère. Il permet, au moins pour quelques heures, de ne pas la laisser se transformer en résignation.

Marseille ne se laissera pas faire par le fascisme !

Debout sur une armoire électrique, Éric Akopian, cofondateur de l’association Clean My Calanques, qui œuvre pour la sensibilisation à la dépollution, harangue les passants avec son mégaphone. Dans sa tenue de Gandalf, cape et longue barbe grise, il scande : « Marseille ne se laissera pas faire par le fascisme ! »

Il rappelle que la situation concerne aussi les Outre-mer et brandit un drapeau de La Réunion, sous les hourras de la foule. Puis il lève son bâton et répète plusieurs fois la célèbre phrase du vieux sage qu’il incarne. Des mots adressés à l’extrême droite : « Vous ne passerez pas ! »

Lilian Ripert

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