Le soleil décline à peine sur le chapiteau blanc installé Porte de Paris à Saint-Denis que déjà près d’une centaine de personnes piétine dans la file d’attente. À 18h20 exactement ouvriront les portes des Tables du Ramadan, organisées chaque année par le Secours Islamique France (SIF).
Depuis 15 ans, des milliers de repas y sont servis à quiconque se présente, sans distinction de croyance ou de situation sociale. « Depuis le début, on insiste sur le fait que ce n’est pas un événement confessionnel », précise Rachid Lahlou, président du conseil d’administration du SIF. « Lors des premières éditions, nous faisions même deux services pour ne pas imposer aux non-musulmans l’horaire tardif de rupture du jeun. Ces dernières années, tous partagent le repas au même moment, et tout le monde est le bienvenu », tient-il à rassurer.
L’augmentation de la fréquentation est révélatrice d’une situation regrettable
Son sourire hospitalier ne masque pas sa fatigue. Rachid Lahlou rentre tout juste d’un voyage humanitaire en Égypte, et regrette de voir qu’en France aussi, certaines situations précaires relèvent de l’urgence. « Nous accueillons tout le monde avec plaisir, évidemment, mais l’augmentation de la fréquentation est révélatrice d’une situation regrettable », déplore-t-il. « L’année dernière, nous commencions le Ramadan avec 800 plats servis par soir, et nous finissions la période avec 1 400 repas en moyenne. Cette année, dès la première semaine, on a atteint les 1 400, et on pense tendre vers plus de 2 000 couverts par soir. »
La raison selon lui ? Une augmentation en flèche de la précarité. « Ces chiffres sont un indicateur assez éloquent de l’avancée de la misère. La conjoncture économique actuelle y est évidemment pour quelque chose », avance-t-il. « Il suffit de regarder les populations qui viennent chaque soir pour se rendre compte de la situation : beaucoup de gens en recherche d’emploi, de demandeurs d’asile, d’étudiants précaires… Il y en a aussi beaucoup qui cherchent à échapper à la solitude », énumère-t-il. Des problématiques aussi nombreuses que complexes.
Les Tables sont fréquentées par 80 % d’hommes, mais il y a de plus en plus de femmes et d’enfants
Pascal Ramirez, directeur des missions sociales France du SIF, confirme. « J’ai fait les statistiques, les premiers neufs jours, on a servi 13 000 repas. » Sur les profils des bénéficiaires, il remarque aussi une évolution. « Les Tables sont fréquentées par 80 % d’hommes, mais il y a de plus en plus de femmes et d’enfants », analyse-t-il. « À la fois des gens en difficulté qui vont pouvoir économiser un mois de courses, mais aussi des grands précaires qui eux n’ont tout simplement pas les moyens de se nourrir. »
Un groupe de bénévoles prépare les plateaux repas ©RamdanBezine
Solidarité et bonne humeur malgré tout
18 heures. Sur le plancher de la tente, un brouhaha joyeux émane des va-et-viens des bénévoles vêtus de t-shirts bleus siglés SIF et de charlottes, quelques minutes avant l’ouverture des portes. Tous s’activent dans chaque coin de la salle pour préparer l’accueil du soir. « On trouve de tout dans nos équipes. Des gens en recherche d’emploi, des actifs, des étudiants… L’après-midi ce sont les mamans et les retraités. Ceux qui travaillent ou étudient viennent après leur journée de boulot ou de cours », résume Pascal Ramirez.
Parmi eux, Virginie, voile marron et lunettes dorées, rayonne de bonté. « C’est l’envie d’aider les autres qui me fait venir ici », exprime cette quarantenaire originaire de Longjumeau, bénévole depuis plusieurs années. « J’ai toujours été dans l’entraide, ça fait du bien d’aider les autres. C’est utile pour eux, mais aussi pour nous, ça nous permet de réfléchir, et de relativiser », explique-t-elle sans se défausser une seconde de son immense sourire.
Marie, comptable de 42 ans, et Abir, cheffe de projet de 29 ans, préparent des sandwichs à la chaîne en papotant. Toutes deux partagent les valeurs d’entraide de Virginie, et motivent leur participation récurrente au projet par l’atmosphère chaleureuse qui règne parmi les volontaires. « L’ambiance est super », s’extasie Marie en empilant pain et fromage. « C’est une grande famille. On se retrouve d’une année à l’autre et c’est vraiment sympa. » Abir abonde. « C’est très convivial, en effet. On aide les gens dans la bonne humeur. Et en plus, on prend des cours de cuisine gratuits », lance-t-elle en riant.
En cuisine, justement, c’est le coup de feu. On court presque entre les fumées des marmites, les casseroles passent de mains en mains dans des odeurs gourmandes de sauce tomate. Au menu ce soir, tajine tunisien et spaghetti bolognaise. Chacun besogne à sa tâche du jour : Nacera fait frire des escalopes, Mohamed Diallo s’occupe des pâtes, Moustapha de la sauce et Tahir des tajines, tous sous la direction de Mohamed.
Il y a un esprit de famille ici, donc non seulement on se sent utile, mais en plus c’est agréable
Ce dernier, chef de la Tunisian Canteen de Malakoff en journée, donne un coup de main dès la sortie du travail. « Je viens tous les jours, je cuisine le matin au restaurant et ensuite ici. L’ambiance est parfaite et c’est un plaisir de venir en aide aux gens », partage le cuisinier. « On mange très bien ici ! », apostrophe dans un sourire Pascal Ramirez.
« Il y a un esprit de famille ici, donc non seulement on se sent utile, mais en plus c’est agréable », valide Zalile, investisseur immobilier de 29 ans. « Je suis ici pour être dans la solidarité et ça me fait évoluer dans ma foi et mon estime. Une année, j’ai même trouvé du travail grâce à un autre bénévole », se réjouit le jeune homme.
C’est la sixième édition des Tables dans laquelle il s’investit, et sa motivation ne faiblit pas malgré un handicap moteur qui entrave une partie de ses capacités. « Quand on est dans l’associatif, on travaille avec plein de gens différents. Et ce sont ces différences qui font que c’est aussi riche. Il y a plein de choses que je ne peux pas faire comme une personne lambda à cause de mon handicap, mais en échange j’apporte mon humour », sourit celui que l’on surnomme affectueusement Zazou.
Pascal Ramirez accueille un bénévole ©RamdanBezine
Combattre la précarité et la solitude
Les premiers bénéficiaires passent la porte à 18h20 sonnantes, et se divisent sur les deux chaînes de service, rappelant une cantine scolaire. Un premier bénévole recueille le ticket donné à l’entrée, les autres dispensent à leur tour soupe, plat, pain, fruit et sourire. Zalile gratifie chaque convive d’un « bon appétit ! » sonore et sincère qui rythme la distribution.
La cadence est rapide, et la salle se remplit vite. « Une personne passe toutes les 6 secondes », estime Pascal Ramirez. « On ouvre à 18h20 et à 21h30, tout est rangé, ce qui n’est pas simple. Les gens ont faim, il y a du monde à gérer… Mais on fait en sorte que tous soient en sécurité et mangent bien. » En quelques dizaines de minutes, la salle est comble. De grandes tablées ne comportent que des hommes seuls de tous âges, des plus jeunes aux plus sages. D’autres accueillent des familles, chargées de poussettes et de sacs. Des enfants portent encore sur leur dos leurs cartables d’école.
Nous sommes logés dans un hôtel et on vient ici parce que nous n’avons pas de moyens
Filemata, mère de famille de 26 ans originaire de Mauritanie, se rend aux Tables depuis deux ans, avec ses trois enfants. « C’est l’accueil de jour pour femmes du 115 qui nous a conseillé de venir ici », explique-t-elle. « Nous n’avons ni domicile fixe, ni titre de séjour, ni travail. Nous sommes logés dans un hôtel et on vient ici parce que nous n’avons pas de moyens. » Son amie Maïmouna l’accompagne chaque soir, et se réjouit de l’initiative du SIF. « Il y a une bonne ambiance ici, on mange bien, ça fait plaisir. » Son fils acquiesce en babillant joyeusement, la cuillère plongée dans son bol de soupe.
Les bénévoles servent les repas ©RamdanBezine
Des bénéficiaires aux profils variés
Quelques tables plus loin, Abdallah, 34 ans, semble recroquevillé dans ses épaules, concentré sur son repas. C’est son premier soir aux Tables. « Je remercie les gens qui font ça, vraiment, ça m’aide beaucoup », insiste-t-il. Cela fait 3 mois seulement qu’il est en France, et un ami lui a conseillé de venir prendre ses repas au SIF. « Je n’ai pas de logement, mais Dieu soit loué, je travaille. Dans la restauration, dans la maçonnerie, peu importe… Je ne sais pas de quoi sera fait demain, mais ça va aller », pose-t-il avec optimisme.
À ses côtés, Halima savoure sa chorba. À 50 ans passés, elle a participé à toutes les éditions des Tables du Ramadan. « Je viens pour voir du monde, mais pour ça aussi », dit-elle en frottant son pouce contre son index et son majeur pour symboliser pudiquement ses soucis financiers. « Quand je reste chez moi, je ne mange pas, mais ici, je peux manger. Et les gens sont gentils. » Sa fille de 16 ans n’a pas voulu se joindre à elle. « Plus petite, elle venait, mais maintenant, elle refuse. » Le RSA ne lui suffit pas à joindre les deux bouts, mais Halima relativise. « Alhamdoulillah, gloire à Dieu, l’important, c’est la santé. »
Je rencontre des gens et j’économise un peu, ça joint l’utile à l’agréable
Nadia, Zohra et Faouzi ont, eux aussi, dépassé la cinquantaine, et tentent de se retrouver chaque jour à l’occasion de la rupture du jeun. « L’année dernière, j’étais venu quelques soirs puis j’avais arrêté lorsque j’ai touché mon allocation de solidarité spécifique », explique Faouzi. « Mais cette année, je me suis retrouvé en bonne compagnie, alors je me suis dit que j’allais prolonger le plaisir », confie-t-il. « Je rencontre des gens et j’économise un peu, ça joint l’utile à l’agréable. »
Zohra aussi vient pour la convivialité. Quant à Nadia, c’est d’abord un souci de mobilité qui l’a conduite aux Tables. « Je suis sortie de l’hôpital il y a quelques jours et je ne pouvais pas cuisiner », raconte-t-elle. « J’aurais très bien pu m’acheter à manger et rentrer chez moi, car Dieu merci, je n’ai pas de difficulté financière particulière, mais je n’avais pas envie d’être seule devant mon assiette. »
Ses trois enfants vivent à Saint-Denis, mais c’est sous le chapiteau qu’elle vient chaque soir. Même si elle avoue avoir été timide au début, la gentillesse des bénévoles et les nouvelles rencontres l’ont vite mise à l’aise. Nadia apprécie aussi le mélange des profils, que tant de parcours soient réunis autour de mêmes tables, dans un acte de solidarité pure. « C’est super ce qu’ils font », conclut-elle. « Il y a du cœur ici. »
Ramdan Bezine