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Mercredi 21 octobre, 16 h 45. La pluie d’Alsace tombe sur Strasbourg. À l’arrêt Aristide-Briand, la mesure de restriction des transports est officiellement toujours en vigueur. Depuis lundi, les bus 30 et 31 doivent interrompre leur desserte de certains quartiers dès 17 heures. Deux habitantes de la cité Ampère, située à 1,5 kilomètre de là, racontent les mésaventures d’une voisine. Lundi, vers 17 heures, celle-ci comptait prendre un bus puis un tram pour aller acheter un micro-ondes chez Darty, à la Meinau. Son trajet a été contrarié par les restrictions. « Oh, la pauvre », soupire l’une d’elles. L’autre hoche la tête. L’histoire fait déjà le tour du quartier.

Quelques minutes plus tard, la nouvelle circule : les transports reprennent leur service habituel. Sur le quai du tram D, un homme à la casquette rose aperçoit le bus le premier. « Le bus est de retour ! Ne partez pas ! », s’écrie-t-il. Autour de lui, certains peinent à y croire. Après deux jours de restrictions, les bus circulent de nouveau dans les quartiers populaires de Strasbourg. La veille encore, ces territoires étaient considérés comme trop dangereux pour être desservis en soirée.

Coupables par ricochet

Tout commence le week-end du 17 octobre. Après le saccage d’une agence de la CTS, puis l’agression d’un chauffeur le lendemain, la compagnie décide de suspendre, à partir du lundi, la desserte en bus de plusieurs quartiers dès 17 heures, et de restreindre la circulation des tramways à partir de 20 heures. Motif invoqué : garantir la sécurité de ses agents et de ses usagers.

Hautepierre, Neuhof, Koenigshoffen, les Poteries, la Meinau, le Port du Rhin, la Musau, Lingolsheim : la liste des secteurs concernés dessine une géographie bien particulière de Strasbourg. Celle de ses quartiers populaires.

Alors que les lycéens se mobilisent contre le modèle scolaire du 8 h-18 h, les habitants de ces territoires se retrouvent privés d’une partie de leurs transports dès la fin de l’après-midi. Pour ceux qui dépendent du réseau pour travailler, étudier, faire leurs courses ou rentrer chez eux, les conséquences sont immédiates.

Ça en dit long sur la manière dont on est considérés

« Pourquoi pas le boulevard de la Victoire ? Ils ont des bagnoles, eux », s’indigne Anne-Véronique, habitante du Port du Rhin et membre du conseil citoyen. Elle ne supporte pas de voir ses voisins payer le prix de leur adresse. « Ça en dit long sur la manière dont on est considérés. […] Les gens m’ont fait plus de retours sur le sentiment d’être stigmatisés que sur la gêne occasionnée. »

Toutes les personnes rencontrées au cours de ce reportage condamnent les violences du week-end. Amira, 26 ans, engagée dans la vie de la cité Ampère, résume l’absurdité de la situation : « Une agression que je condamne, et toute ma cité redevient une île, en mode Cuba sous blocus. »

Conducteurs et habitants, une même galère

La décision de la CTS a également divisé ses propres salariés. Car nombre de conducteurs vivent eux-mêmes dans les quartiers concernés par les restrictions.

L’un d’eux, qui a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat, raconte les discussions au dépôt. « Entre collègues, c’est du 50/50. Aucun de nous ne mourra pour son bus, il y en a qui soutiennent la décision. D’autres, comme moi, trouvent ça injuste. »

Lui ne minimise pas la gravité de l’agression de son collègue. Mais il aurait préféré une autre forme de mobilisation. « J’aurais préféré une grève générale […] lundi soir, j’ai dû demander à un proche d’aller chercher ma fille sous la pluie, parce qu’elle ne pouvait plus rentrer en bus. »

Difficile de mieux résumer la contradiction : un conducteur peut à la fois réclamer des garanties pour sa sécurité au travail et subir, comme habitant, les conséquences d’une décision prise au nom de cette même sécurité.

Personne n’a compris, personne ne comprendra ce choix

Au Neuhof, quartier prioritaire de la politique de la ville, l’Espace Django dépend lui aussi étroitement du tramway. Son codirecteur, Benoît Van Kot, rappelle le lien « historique et bâtimentaire » qui unit cet équipement culturel à la CTS, au point que « les horaires du tram s’affichent jusque dans la salle ».

La compagnie fait d’ailleurs de l’extension de son réseau vers les quartiers périphériques l’une de ses fiertés. La mise en service de la ligne F vers Koenigshoffen, l’année dernière, en témoigne. Mais ces deux jours de restrictions rappellent à quel point l’accès aux transports peut demeurer fragile dans certains territoires.

Au téléphone, jeudi matin, Benoît Van Kot se réjouit du retour à la normale, notamment pour les concerts programmés jeudi et vendredi. Il n’en reste pas moins marqué par la décision. « Personne n’a compris, personne ne comprendra ce choix. Ceux qui le comprennent n’habitent sûrement pas un quartier. »

« Un couvre-feu qui ne dit pas son nom »

Mercredi soir, Florian Kobryn, conseiller départemental insoumis de Strasbourg, rejoint le rassemblement organisé dans le centre-ville contre les restrictions. Pour lui, ces 48 heures ont un air de déjà-vu. Elles lui rappellent les couvre-feux instaurés après la mort de Nahel, en 2023.

« C’est un soulagement d’apprendre la fin de ces restrictions », confie-t-il. Mais l’élu dénonce une mesure disproportionnée qui, selon lui, s’apparente à un « couvre-feu qui ne dit pas son nom ».

La sécurité des conducteurs doit être garantie, insiste-t-il. Mais il conteste qu’une compagnie de transport puisse, au nom de cet impératif, priver des quartiers entiers d’un service public.

Car si les restrictions n’interdisaient pas formellement aux habitants de circuler, elles compliquaient considérablement leurs déplacements. Et frappaient d’abord ceux qui n’avaient pas d’autre solution pour rentrer chez eux.

« On finit par se révolter contre soi-même »

Sur les réseaux sociaux, les vidéos de l’agression du chauffeur et du saccage de l’agence de la CTS continuent de circuler. Dans la soirée, Amira revient vers nous pour montrer les images sur Instagram. Leur violence la révulse. « À vomir », lâche-t-elle. Mais les commentaires qui accompagnent ces vidéos la sidèrent tout autant.

Des internautes, exaspérés par la suspension des transports, imputent à des quartiers entiers les actes de quelques individus. Comme si habiter à proximité des lieux où des violences ont été commises suffisait à en devenir responsable.

Un quartier accuse celui d’à côté, qui se sent à son tour obligé de se justifier, de condamner les violences, de montrer patte blanche. Chacun cherche à désigner un responsable de la suspension des transports, quitte à reporter la faute sur ses voisins.

Une « énergie gâchée », regrette Amira. Elle préfère parler des jeunes engagés qu’elle admire à la cité Ampère, comme Régis et Nganno, et de toutes ces « mamans qui ne feraient pas de mal à une mouche ».

Mais à mesure qu’elle énumère les qualités des habitants de son quartier, Amira se retrouve elle-même prise dans le piège qu’elle dénonce. La voilà contrainte de défendre les siens, comme s’il fallait prouver leur innocence pour justifier leur droit à prendre le bus.

C’est peut-être l’un des effets les plus insidieux de cette décision : pousser des habitants à se justifier pour des actes qu’ils n’ont pas commis, simplement parce qu’ils vivent au mauvais endroit.

« Le mal est fait »

Mercredi, à 17 h 02, un conducteur du bus 30 accueille le retour à la normale avec une certaine philosophie. « C’est fini depuis deux minutes, l’affaire est close », lâche-t-il. Pour les habitants, pourtant, la page est moins facile à tourner.

Pendant deux jours, les affiches apposées aux arrêts de bus et les panneaux lumineux de la CTS ont affiché la même justification : « Pour des raisons de sécurité ». Sans nécessairement le vouloir, la compagnie a ainsi associé publiquement plusieurs quartiers populaires à un danger justifiant leur mise à l’écart du réseau.

J’ose espérer que c’est une décision prise trop rapidement, à la hâte

Benoît Van Kot veut croire à une décision prise dans la précipitation. « J’ose espérer que c’est une décision prise trop rapidement, à la hâte […] même si j’ai envie de dire : le mal est fait. »

Sollicitée à plusieurs reprises, la direction de la CTS n’a pas répondu à nos questions sur les critères ayant conduit à sélectionner les secteurs concernés. Dans son communiqué annonçant la reprise du service, la compagnie maintient que les restrictions avaient été décidées « afin d’assurer la sécurité de ses agents et de ses clients ».

L’Eurométropole, également sollicitée, n’a pas répondu à nos questions au-delà de ses communications officielles. Elle revendique toutefois son intervention en faveur du rétablissement de « l’accès égal au service public ».

À Strasbourg, les bus et les tramways ont repris leur route. Les restrictions n’auront duré que 48 heures. Mais pour les habitants qui se sont retrouvés privés de transports, sommés de condamner des violences dont ils ne sont pas responsables et renvoyés à la réputation de leur quartier, la décision laisse un goût amer.

Il aura fallu deux jours pour rétablir la circulation des transports. Combien de temps faudra-t-il pour effacer le sentiment d’avoir été traités comme des citoyens de seconde zone ?

Meïssa Bekkouch

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