Devant le tribunal de Bobigny, ce mercredi 21 octobre, la colère se mêle à l’inquiétude. Depuis les manifestations du 17 octobre, les interpellations de lycéens se sont multipliées. Certains ont passé de longues heures en garde à vue, d’autres une nuit au dépôt du tribunal. À l’appel des familles et des enseignants du lycée Paul Éluard de Saint-Denis, professeurs, élèves, parents, avocats et élus se sont rassemblés pour leur apporter leur soutien.
« Je suis là en soutien à mes élèves, mais aussi à des jeunes qui ont été interpellés », explique une professeure de Paul Éluard. Autour d’elle, de nombreux enseignants ont fait le déplacement. Tous partagent la même inquiétude face au traitement réservé à leurs élèves, parfois mineurs, dont certains auraient été maintenus en garde à vue plus de 48 heures.
Ce genre de violence, même si elle n’est pas physique, elle est institutionnelle
La solidarité dépasse largement les murs du lycée. « Je suis là par solidarité avec les jeunes qu’on a vus passer en primaire, leurs revendications rejoignent les nôtres », témoigne une enseignante de maternelle. Pour elle, les violences institutionnelles commencent bien avant les premières manifestations. « Dès la maternelle, on constate ce genre de violence, même si elle n’est pas physique, elle est institutionnelle. Bien avant Parcoursup, elle éjecte énormément d’enfants du droit à l’instruction. »
D’anciennes élèves sont également venues soutenir les lycéens. Elles connaissent trop bien les difficultés dénoncées aujourd’hui. « On n’avait pas de profs, pas de papier toilette, pas de portes. En trois ans, on n’a pas eu de prof d’italien », raconte l’une d’elles.
Présents devant le tribunal, plusieurs élus de Seine-Saint-Denis dénoncent à leur tour la répression du mouvement. Une élue LFI établit un parallèle avec le traitement policier réservé aux jeunes des territoires ultramarins, évoquant une gestion « coloniale » des quartiers populaires. Selon elle, l’État cherche à traumatiser les élèves pour mettre un terme à une mobilisation devenue insupportable aux pouvoirs publics.
« Les élèves sont traqués dans la ville »
Pour les enseignants de Paul Éluard, la pression policière ne s’arrête pas aux abords des établissements scolaires. « Les élèves sont traqués dans la ville », dénonce l’un d’eux. « Un élève a été interpellé dans le tramway lors d’un déplacement avec des camarades », raconte-t-il.
Il évoque également l’interpellation d’une lycéenne à son domicile. « Après le blocage, les flics sont venus chercher une élève chez elle. Ils ont retourné l’appartement et l’ont menottée devant sa famille. Sa petite sœur de neuf ans est depuis traumatisée. »
Ces témoignages font écho aux événements survenus au lycée Paul Éluard, où des policiers de la BAC sont intervenus dans l’enceinte de l’établissement pour tenter d’interpeller un élève. Un assistant d’éducation (AED) dénonce le rôle joué par la direction dans cette intervention et salue le courage des enseignants qui se sont interposés.
Amel, 17 ans, scolarisée à Paul Éluard, raconte elle aussi un quotidien marqué par la peur des contrôles et des interpellations. « Sans les médias, la police est en roue libre », estime-t-elle. Au-delà des interpellations, ce sont aussi les conditions dans lesquelles les adolescents sont retenus qui suscitent l’indignation.
« C’est l’horreur » : des conditions de détention dénoncées
« C’est l’horreur », résume une avocate du Syndicat des avocats de France (SAF) à Bobigny. Elle décrit des adolescents entassés dans des cellules, contraints de dormir à même le sol, avec des couvertures de survie parfois trop petites pour eux. La bâtonnière du barreau de Seine-Saint-Denis et des avocats ont effectué une visite au dépôt du tribunal de Bobigny le matin même. Dans leur rapport, ils documentent les conditions alarmantes de détention de ces adolescents.
Certains mineurs rapportent également avoir subi des violences au commissariat. Les avocats dénoncent des gardes à vue particulièrement longues et s’interrogent sur leur caractère punitif, alors que les faits reprochés à certains jeunes leur paraissent dérisoires.
« La justice prend un tournant inquiétant », alerte Maiwelle Mezi, avocate au barreau de Paris. Elle dénonce la multiplication des défèrements et la faiblesse de certains dossiers. Parmi les éléments retenus contre des manifestants, elle cite notamment la possession de masques ou de sérum physiologique, présentés comme des indices d’une intention de participer à des violences.
L’avocate regrette également une réponse judiciaire qu’elle juge insuffisamment individualisée, sans prise en compte du contexte des mobilisations. Elle raconte avoir vu arriver devant la justice des personnes au visage tuméfié. « Je n’ai jamais vu ça de ma vie », confie-t-elle.
Elle s’inquiète aussi du sort réservé à des prévenus sans antécédents judiciaires, dont certains sont envoyés en prison. Face à l’afflux des dossiers et à la sévérité des décisions, les avocats décrivent un épuisement grandissant.
Une mobilisation qui ne compte pas s’arrêter
Malgré la multiplication des interpellations et des poursuites, les soutiens des lycéens ne comptent pas désarmer. Devant le tribunal, enseignants et élèves appellent déjà à une grève massive dès la rentrée scolaire.
Ils réclament l’abandon des poursuites contre les lycéens mobilisés et leur amnistie. Après les blocus, les manifestations et les rassemblements devant les tribunaux, la mobilisation entend se poursuivre sur un autre terrain : celui de la solidarité avec les jeunes confrontés à la justice.
Anissa Chebli
Photo : Thidiane Louisfert