À la mairie de Vitry-sur-Seine, la séance du Conseil municipal est interrompue par une trentaine de personnes qui investissent les lieux. Ce mercredi 21 mai, des membres du squat de la Kunda manifestent contre l’expulsion de leur lieu de vie. Ouvert en février 2020, ce lieu accueille une soixantaine de personnes. Parmi elles, on y trouve des militants, des gens en situation de précarité, des sans-papiers et des étudiants. La Kunda, un ancien foyer de l’aide sociale à l’enfance propriété du Val-de-Marne, était abandonné depuis plus d’un an.
Pour les soutenir dans cette mobilisation, des membres des collectifs Assemblée du Logement 94 et Maison Nectar sont aussi présents. Il est presque 21 heures, les manifestants jettent des confettis et des tracts. Une banderole est déployée sur laquelle on peut lire : « Solidarité avec les mal logés ». Des cris retentissent et des chants sont entonnés.
Un ultimatum judiciaire fixé au 9 juin
Face aux élus, les manifestants lisent au micro des textes qu’ils ont préparés. « Nous souhaitons aujourd’hui alerter sur l’urgence de la situation et mettre la mairie face à ses responsabilités et ses contradictions », déclare Popi, une jeune femme du collectif Maison Nectar. Ainsi, le lundi 7 avril dernier, un huissier de justice a déposé un commandement de quitter les lieux avant le 9 juin.
Mais pour les résidents, ce lieu est bien plus qu’un simple squat : c’est un espace de vie, de solidarité et de sociabilité. Il leur permet d’effectuer des démarches administratives, de poursuivre leur scolarité ou de conserver un emploi. Sans ce lieu, certains seraient dans l’impossibilité de travailler et se retrouveraient à la rue.
La France parle d’égalité et de fraternité, mais ça ne correspond pas à ce que nous vivons au quotidien.
C’est le cas de Cheick, qui vit à la Kunda faute de pouvoir accéder à un logement en l’absence de titre de séjour. Il raconte que de nombreux habitants ont déposé des demandes d’hébergement, sans succès. « Avant d’être à la Kunda, beaucoup d’entre nous vivions dans la rue. Nous voulons travailler, payer nos impôts, contribuer à la société. La France parle d’égalité et de fraternité, mais ça ne correspond pas à ce que nous vivons au quotidien. »
Cheick insiste aussi sur la nécessité d’être régularisé : « Si j’ai des papiers, je pourrai avoir un logement. Beaucoup restent ici parce qu’ils n’ont pas le choix. S’ils l’avaient, ils ne vivraient pas ici. » Dans sa situation, le collectif est indispensable. « S’il n’y avait pas les membres de la Kunda pour nous soutenir, nous aurions été expulsés depuis longtemps », affirme-t-il.
Inaction des pouvoirs publics
Pour tenter de faire valoir leur droit à rester, les membres de la Kunda ont contacté le département du Val-de-Marne le 27 mars, dans l’espoir d’ouvrir un dialogue et de pouvoir continuer à occuper les lieux. Mais selon eux, aucune réponse ne leur a été apportée à ce jour. Ils affirment également avoir sollicité la mairie, qu’ils accusent aujourd’hui d’hypocrisie face à leur situation. Contacté par le Bondy blog, le conseil départemental du Val-de-Marne a accusé réception, mais n’a pour le moment pas donné suite à notre sollicitation.

De son côté, la mairie, jointe par le Bondy Blog, se défend : « Nous avons répondu dès que nous l’avons pu aux sollicitations de la Kunda, notamment par une rencontre. Deux courriers de soutien ont été adressés au président du conseil départemental : l’un de ma part, et un autre signé conjointement par les élus locaux. »
La loi Kasbarian s’inscrit pleinement dans ce contexte de criminalisation de la pauvreté
Popi affirme que plusieurs mails ont été envoyés à la mairie, souvent sans réponse. « Nous avons rencontré à plusieurs reprises les élus sur le parvis de la mairie, car cela fait des mois que nous y organisons des mobilisations. » Mais pour elle, le dialogue est quasi inexistant : « C’est toujours à sens unique. C’est nous qui allons vers eux, mais il n’y a jamais de retour.»
De son côté, la mairie met en avant les difficultés auxquelles elle est confrontée en tant que ville populaire : « Nous faisons face quotidiennement à des situations dramatiques en matière de logement pour nos habitants. Nous agissons sans relâche pour obtenir des régularisations de sans-papiers. »
Une criminalisation de la pauvreté
Un autre militant de la Kunda dénonce la privatisation croissante des bâtiments publics, qu’il considère comme des lieux essentiels de vie, d’organisation et de solidarité. Selon lui, ces espaces sont délibérément livrés à la spéculation immobilière. « La loi Kasbarian s’inscrit pleinement dans ce contexte de criminalisation de la pauvreté, de gentrification et de déplacement des populations », affirme-t-il.
Face à ce constat, il interpelle directement les élus locaux : « Nous demandons à la mairie communiste de Vitry-sur-Seine de mettre en œuvre une véritable politique de gauche, en soutien aux personnes mal logées. » Le collectif demande en particulier la réquisition de bâtiments vides pour les mettre à disposition des personnes sans-abris.
Gigi, jeune militante de la Kunda, pointe du doigt l’état des bâtiments municipaux vacants, qui nécessitent souvent des travaux de réhabilitation avant d’être habitables. « Nous rappelons que si ces lieux sont aujourd’hui impropres à l’usage, c’est bien souvent parce que les pouvoirs publics les ont laissés à l’abandon pendant des années », explique-t-elle.
« Ce ne sont pas les personnes précaires qui sont responsables des logements indignes »
Elle insiste sur le fait que les mal-logé·es ne doivent pas être tenus pour responsables de ces conditions : « Ce ne sont pas les personnes précaires qui sont responsables des logements indignes dans lesquels elles vivent. » Et d’ajouter : « Nous exigeons que la mairie renforce les effectifs des inspecteurs de la salubrité. Ils ne sont actuellement que quatre pour toute la ville, ce qui engendre des délais d’intervention interminables. »
Contactée par le Bondy Blog, la mairie dit ne pas comprendre le refus de dialogue de certains représentants de la Kunda. « Il y a de nombreuses familles dans ce squat dont la situation mérite d’être examinée. Pour l’instant, nous n’avons pas eu l’opportunité d’accéder à leurs dossiers afin de chercher des solutions. »
Hervé Hinopay