Le ton de cette sixième journée de mobilisation organisée dimanche après-midi Place de la République à Paris en soutien aux Algériens est donné : « Bouteflika, dégage !!! » C’est ce qu’on peut lire sur les pancartes accrochées sur la Statue de la République. Ou encore entendre aux travers de chants improvisés, ici et là.

La diaspora algérienne de France répond à l’appel des organisateurs de l’évènement sur Facebook, invitant celle-ci à s’unifier de façon pacifique dans toutes les plus grandes villes de France. Marseille, Lille, Paris…  Et surprise. Le mouvement ne s’essouffle pas. Bien au contraire : « Il n’est même pas 14 heures qu’il y a déjà deux fois plus de monde que dimanche dernier », s’étonne Louisa, Algérienne « heureuse » de manifester pour la sixième fois sur cette place emblématique.

Et effectivement à la mi-journée, nous voilà embarquées dans un univers festif, jovial, où les drapeaux verts fendus d’un croissant et d’une étoile rouges s’agitent au son des tambours et des chants, dont un revient de temps en temps. Le fameux « one two three, viva l’Algérie ». Les manifestants sont nombreux. Pas loin de 10 000, selon la préfecture de police de Paris, à scander des slogans anti-Abdelaziz Bouteflika.

Le système doit disparaître

Bien que toutes les générations soient présentes, on compte beaucoup de jeunes. De très jeunes, à l’image de la population algérienne, dont plus de la moitié n’a pas encore 30 ans. Abdessamad, étudiant de 27 ans, rejoint, lui aussi pour la sixième fois, la Place de la République :  » Je reviens, je tiens tête, parce que depuis le début et en écho aux manifestations chaque vendredi au pays, le peuple algérien n’est pas entendu. Donc je refais le déplacement ici, Place de la République, en soutien. Le système doit « disparaître ». Il faut un bouleversement total, et le plus important pour nous, c’est de démontrer que nous sommes capables de manifester de façon pacifique pour faire avancer les choses dans le bon sens. Abdelaziz Bouteflika n’est déjà plus pour nous, et ceux qui tiennent les manettes au pouvoir ne nous représentent pas du tout. Je suis arrivé il y a 4 ans pour mes études en informatique à Paris Dauphine. J’aurais tellement voulu pouvoir m’en sortir dans mon propre pays. Au lieu de cela, pour maximiser mes chances, j’ai dû venir ici en France. D’abord à Brest pour une année. Et ensuite à Paris. »

Juste à côté, nous retrouvons deux jeunes femmes. Lena, Franco-Algérienne de 21 ans, étudiante en finance à l’université de Nanterre. Elle avoue volontiers s’intéresser aux événements pour comprendre le système politique de son pays d’origine : « Je me sens Française puisque née en France, et Algérienne. Une partie de ma famille vit en Algérie. Je savais que les choses ne tournaient « pas rond » là-bas, et je découvre au travers de l’actualité à quel point le pouvoir est corrompu. C’est un pouvoir qui n’aide pas son peuple. Qui sert ses intérêts. Il faut virer tout le système et imposer des élections par le peuple, pour le peuple. Le premier ministre Ahmed Ouyahia part, Noureddine Bedoui s’impose, et là, le peuple n’a pas son mot à dire, c’est lamentable. »

Et Dounia, toute de drapeau algérien vêtue, de nous partager son sentiment de dégoût à l’encontre du président algérien Abdelaziz Bouteflika : « Je suis arrivée il y a 4 ans pour étudier les mathématiques à Paris Dauphine, et je viens pour la deuxième fois ici. Ma présence peut faire que demain, nous pourrons tout révolutionner. C’est « notre printemps algérien ». On veut une démocratie, à la « tunisienne », avec une séparation de la loi civile et de la religion, on veut écarter la religion de la politique. Les mentalités changent. Ce que je regrette avec les Algériens, c’est qu’ils savent ce qu’ils ne veulent pas, mais ne savent pas non plus ce qu’ils veulent. Bouteflika a acheté « une paix sociale », a endormi le peuple, et s’est goinfré de son côté avant de tomber malade. Et aujourd’hui il nous fait cet affront de s’accrocher comme ça au pouvoir. Ce que je sais, c’est que tout ce qu’il se passe me pousse à vouloir rentrer au pays, pour connaître une Algérie nouvelle ».

Je fais confiance aux intellectuels, à la société civile d’Algérie pour tout changer

Des discours sous le signe de l’espoir donc. Et surtout de la fierté, à en croire Louisa, professeure d’anglais de 64 ans arrivée il y a 13 ans sur le sol français : « Le peuple est dans la rue, je viens pour la sixième fois. Vous savez, avant, on ne pouvait pas trop dire que l’on était des Algériens, avec le poids de l’histoire, on était vus comme des terroristes, mais aujourd’hui, on est très fiers d’être des Algériens, et on le crie haut et fort, le monde entier nous connaît maintenant, et je fais confiance aux intellectuels, à la société civile d’Algérie pour tout changer ». La place est joyeuse, animée, imprégnée des odeurs de fumées des barbecues et des fumigènes. Elle est aussi sécurisée par des agents présents en haut de la statue, pour tenter de faire descendre les cascadeurs en herbe. Trop tard, le drapeau algérien s’y hisse, surplombant le cortège. C’est la fête. Sans répit. Nous nous retrouvons rapidement « prises en sandwich », justement, tant le monde afflue. C’est la fête. Même pour les plus âgés. Baddredine, 75 ans, descendu dans les rues d’Alger maintes fois, avant d’arriver en France il y a 4 jours :  » Je continue ici, je suis d’un certain âge, mais je pense aux générations à venir, et en même temps on s’éclate ». Ou encore Mohamed, Marocain de 63 ans originaire de Oujda : « Je suis venue avec ma femme et ma fille, pour l’ambiance, même si le Maroc et l’Algérie on n’est pas trop copains… Je suis le seul marocain ici, je les soutiens et on se croirait dans un mariage avec eux, vous entendez les youyous, c’est marrant ».

La Kabylie doit être indépendante pour ne pas être mise à l’écart

Et comme le veut l’adage, « pas de fête sans son lot de disputes ». Juba, en retrait de la statue, se fait un peu chahuter. Gentiment. Lui n’est pas seulement venu pour protester contre la reconduction de Bouteflika à la présidence du pays. Mais plutôt pour voir naître l’indépendance de sa région, drapeau de la Kabylie en main : « Avec ce qu’il se passe, il faut agir, agir maintenant, pour ne pas se laisser une nouvelle fois absorber par l’Algérie. Il nous faut notre indépendance, de façon à avoir notre mot à dire lors de négociations futures avec les puissances de ce monde. Je ne tiens pas le drapeau algérien, je tiens le drapeau berbère. La Kabylie doit être indépendante pour ne pas être mise à l’écart », affirme ce tenancier d’une brasserie parisienne âgé de 43 ans. Une revendication pas au goût de tous visiblement… Mais cela n’a pas empêché la dispersion de se faire dans le calme à partir de 17 heures.

Plusieurs centaines d’Algériens et Franco-Algériens se sont aussi mobilisés dans les grandes villes de province (Lyon, Marseille…) contre le maintien au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier ayant abandonné l’idée de briguer un cinquième mandat et reporté la présidentielle du 18 avril. Mais ce n’est, pour les manifestants d’ici et d’ailleurs, pas suffisant.

Siham SABEUR

Crédit photo : Gabrielle Cézard

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