« Il y’a deux ans on était là à Gare du Nord, on nous a bloqués. C’est un combat qu’on doit mener ensemble, on a besoin de vous. C’est un combat qui appartient à toute la France, il n’appartient plus à la famille Traoré ». Debout sur un camion face à la foule, Assa Traoré, soeur d’Adama Traoré et figure de proue du mouvement, lance la marche, micro en main. Le Comité Vérité et Justice, créé par la famille et ses soutiens pour connaître les circonstances de la mort du jeune homme de 24 ans, a appelé à cette manifestation suite aux résultats de l’expertise qui devait déterminer les causes de la mort d’Adama Traoré le 19 juillet 2016. Plus d’un millier de personnes se sont retrouvées Gare du Nord pour rallier la place de la République.

Une expertise qui ne passe pas

Les incohérences et les zones floues de l’expertise, relevées par l’avocat de la famille Yassine Bouzrou laissent un goût amer. Plusieurs éléments des conclusions de l’expertise ont été remis en cause par le Comité Adama, notamment par Assa Traoré lors de sa conférence de presse le jour-même. En particulier, le fait que parcourir environ cinq cents mètres en dix-huit minutes ait représenté, pour le jeune homme pourtant sportif, un « effort intense ». « Un prof de maths a fait les calculs avec sa classe : les quatre cent quatre vingt mètres, on les fait en deux minutes en courant très lentement ! » martèle Assa au micro. « Les experts affirment d’une part que M. Traoré est en très bonne condition physique puisqu’il a un cœur d’athlète et d’autre part que le fait d’avoir couru 437 mètres en dix-huit minutes constitue pour lui un “effort maximal” », fait savoir l’avocat de la famille au journal Le MondeSelon les experts donc, l’asphyxie dont a été victime le jeune homme n’est pas liée au déroulement de l’interpellation où le jeune homme a pourtant dû supporter le poids de trois gendarmes, selon les procès-verbaux de leurs auditions devant les enquêteurs rapportés par L’Obs.

Assa Traoré, micro à la main et à ses côtés à droite, sa mère entourée des amis et soutiens de la famille.

Une conclusion à laquelle le Comité a du mal à croire. « On se moque du monde ! On va chercher des raisons absurdes, lâche Youssef Brakni, un de ses membres. On nous a sorti la maladie cardiaque, la drogue, l’alcool, la maladie infectieuse. Tout ça, c’est écarté. Il faut trouver une nouvelle raison et cette nouvelle raison c’est qu’il était déjà mort avant d’avoir rencontré les gendarmes »Il ajoute : « Ils auraient pu dire que c’était le mektoub [le destin, ndlr], ça aurait été pareil ! »Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et soutien du Comité, voit dans cette expertise une volonté de porter un coup à la mobilisation. « C’était en quelque sorte une manière de dire ‘comme Adama est mort de lui-même, rentrez chez vous et arrêtez le mouvement !’. La gendarmerie n’y est pour rien, le racisme n’y est pour rien ».

 Nous ne sommes pas des chiens ! Quand la police tue, il faut que cette police soit condamnée

 Au sein du cortège, dans les chants, sur les banderoles et les t-shirts, des noms reviennent régulièrement. Adama, mais également Théo, Zyed, Bouna, Gaye, Angelo, Ali. Tous victimes de violences policières pour les manifestants, et dont les proches luttent toujours pour connaître la vérité sur les circonstances de leur mort. Le Comité pour Adama a tenu à faire de cette marche celle de toutes les victimes de ces violences. « Notre affaire a été médiatisée, elle est connue de tous, lance Assa, depuis le camion, mais des affaires comme nous il y’en a des centaines, il y en a partout ! ». Elle évoque le non-lieu retenu le jour-même pour l’affaire d’Angelo Garand tué par deux gendarmes du GIGN en mars 2017. Théo Luhaka, victime de violences policières lors d’une interpellation à Aulnay-sous-Bois en février 2017, est en tête du cortège derrière la banderole. Il prendra d’ailleurs la parole depuis le camion. Une autre prise de parole, celle du frère de Gaye Camara, abattu par un policier à Epinay-sur-Seine en janvier 2018, s’est faite entendre. « Nous ne sommes pas des chiens ! Quand la police tue, il faut que cette police soit condamnée. Un pays sans justice c’est un pays qui part à la dérive ». Face à l’important dispositif policier déployé pour l’occasion (une vingtaine de fourgons de CRS, un camion anti-émeute,…), il poursuit : « Regardez, ils sont armés, ils nous ont entourés. Nous nous ne sommes pas armés, on veut la paix. Mais s’il n’y a pas de justice, il n’y aura pas de paix ».

Le Comité Vérité et Justice pour Adama revendique également le droit à la critique du rôle de la police dans les quartiers populaires et des violences dont ils sont le théâtre. « Le combat pour Adama c’est un combat très large, analyse Geoffroy de Lagasnerie. Il interroge à la fois les structures légales comme les méthodes d’interpellation ou les contrôles d’identité, et aussi sociales, sur la question du racisme ou de la relégation scolaire ».

De nombreux soutiens présents

De nombreuses personnalités avaient appelé sur les réseaux sociaux à rejoindre la marche. Des rappeurs, comme Dosseh ou MHD, mais aussi des comédiens comme Omar Sy et Matthieu Kassovitz, et des journalistes comme Mouloud Achour. Très remarqué également, les appels respectifs des cheminots et des postiers à rejoindre le Comité Adama dans la rue. « C’est un minimum d’être là, réagit Gaël Quirante, postier syndicaliste licencié des Hauts-de-Seine. D’abord parce que c’est scandaleux ce qui arrive à la famille Traoré mais aussi parce que, que ce soit chez les cheminots ou chez les postiers, les quartiers populaires font partie de nos entreprises ».

Des personnalités politiques ont aussi fait le choix de rejoindre la mobilisation. Parmi elles, le membre du NPA, Olivier Besancenot, et les députés de la France Insoumise, Eric Coquerel, Danièle Obono et Clémentine Autain. « C’est un drame qui a touché au coeur une jeunesse des quartiers populaires, qui se sent la cible d’une injustice de la part de la police ,» déclare cette dernière, députée de Seine-Saint-Denis. En tête du cortège, tenant la banderole, le rappeur MacTyer, a également souhaité répondre présent aux côtés de la famille Traoré. « Depuis le début jai été touché par leur histoire, lance-t-il. Une perte dans une famille africaine, je comprends, j’ai perdu mon frère moi aussi. Je partage leur peine et leur injustice, pour moi c’est normal d’être là et de donner de la force ». Le cortège prend fin Place de la République où des manifestants de la Marche pour le Climat, convergeant également vers la place, se mêleront à la foule massée devant le camion.

Vers une marche à travers la France

 « On peut clairement dire que cette mobilisation est une réussite, lance Taha Bouhafs, militant LFI qui a filmé l’agression d’un manifestant par Alexandre Benalla le 1er mai dernier. Il y avait énormément de monde pour un appel de seulement huit jours, les gens ont répondu présent. Nous sommes contents ». « L’idée même de la manifestation est une réussite, ajoute Geoffroy de Lagasnerie. Le simple fait d’organiser une manifestation et de réaffirmer la présence publique, ça ne peut être qu’un succès car c’est dire ‘le mouvement continue’».

 Cette manifestation est également une réussite pour la famille. « On est là dans la rue, vous avez répondu présent, je vous en remercie. Je n’ai pas de mots pour vous dire la fierté que je ressens aujourd’hui », déclare AssaUne grande marche à travers plusieurs villes de France est aussi prévue, sans date précise annoncée. « Une marche immense où on partira de Beaumont-sur-Oise [ville du Val d’Oise où vit la famille Traoré, ndlr]. On marchera plusieurs semaines […] Et quand on arrivera à Paris, j’espère qu’il n’y aura même pas assez de place pour nous accueillir ».


Cette manifestation a été l’occasion pour le Comité Vérité et Justice pour Adama et ses soutiens de montrer leur détermination dans leur combat. Une détermination rappelée par chaque slogan et chaque prise de parole. En témoigne la réponse poignante de la mère d’Adama Traoré, surnommée « Tata » par la famille : « Assa ma fille, cette guerre qu’ils nous ont déclarée, on va la gagner ».

Sofyaine C.

Articles liés

  • Les lycéens de Mantes ne sont plus à genoux et ils veulent se faire entendre

    Près de six mois après cette scène choquante où 152 jeunes ont été alignés, mis à genoux, les mains derrière la tête par des policiers, une réponse s'organise. Le collectif des jeunes du Mantois, leurs familles et leurs avocats donnaient une conférence de presse ce mercredi à Paris. Dans leur viseur, l'enquête administrative de l'IGPN qui a dédouané les policiers de toute responsabilité. Une plainte avec constitution de partie civile a été déposée devant le tribunal de Nanterre par le collectif d’avocats de plusieurs familles.     

    Par Héléna Berkaoui
    Le 23/05/2019
  • A Grenoble, des larmes, de la rage et des doutes après la mort d’Adam et Fatih

    Deux jeunes Grenoblois, Adam et Fatih, sont morts ce samedi 2 mars à scooter, poursuivis par une voiture de la Brigade anti-criminalité. Dans leur quartier, le Mistral, on pleure leur perte, on crie sa révolte et on s'interroge à haute voix sur les failles de la version officielle fournie par les policiers. Une marche blanche organisée en leur honneur a réuni près de 2000 personnes, mercredi. Reportage.

    Par Arno Pedram
    Le 07/03/2019
  • « On est torturés, on est humiliés » : 44 sans-papiers en grève de la faim au CRA de Vincennes

    Le mouvement est parti de Vincennes, où une grève de la faim et une mobilisation ont émergé pour faire valoir les droits des sans-papiers retenus au centre de rétention administrative (CRA). A Vincennes comme ailleurs en France, les femmes et les hommes retenus dénoncent des conditions de vie inhumaines et des violences policières récurrentes.

    Par Arno Pedram
    Le 11/01/2019