Impasse Flesselles. Large introspection devant le tumulte, l’effervescence et les cris des écoliers. Nos sens sont alertes, l’exquise cacophonie : bruit des crissements de pneu, moteurs des véhicules qui ronronnent dans les rues en pente du « Montmartre lyonnais ».

Nous sommes à la Croix-Rousse, ce petit village dans la ville qui revendique son identité, son histoire et sa spécificité. A la sortie de l’école maternelle du groupe scolaire Victor Hugo, des mères avec des écharpes en alpaga du Pérou et une maman voilée parlent des progrès de leurs progénitures. Pendant ce temps, un grand-père à l’élégance britannique simule un tour de passe-passe de boxeur devant le regard amusé de son petit-fils qui baisse la garde. Une automobiliste joue les trouble-fête. Elle pile de justesse au frein à main devant des écoliers qui jouent à chat dans l’impasse. Furieuse elle fait savoir aux parents qu’elle n’a aucune envie de voir une âme innocente passer sous ses roues. Faire un créneau dans cet escarpement équivaut à jouer au funambule avec son embrayage.

Devant l’école c’est la Tract War 2014. Une guerre fratricide de plus à gauche. Adroits, les militants de la maire sortante, battent le pavé. Ils ont quadrillés le terrain et contrôlent la zone pour Nathalie Perrin-Gilbert. Certains l’appellent « la dissidente » car elle est passée du PS à un rassemblement plus à gauche : Front de Gauche et Gram (Groupe de Réflexion et d’Actions Métropolitaines). En face, les écolos sont en sous-effectif. Ils sont deux verts contre six rouges dont Nathalie perrin-Gilbert, maire sortante du 1er arrondissement. Habillée en en rouge et noir, bottines rouges et jupe courte sous un long manteau noir, sourire de pub, elle distribue des tracts, salue vivement et pianote sur son Smartphone de temps en temps. La force tranquille…

Un tract Front de Gauche-Gram dans la main droite et un d’Europe Écologie dans l’autre, les mères de familles s’approchent et nous prennent pour des électeurs indécis. L’une d’entre elles se confie : « Vous savez, je suis comme vous, je suis un peu perdue. J’ai voté pour la maire sortante. Aujourd’hui je ne sais plus. Je fais partie de la gauche désabusée. Mais ça me ferait mal de voter à droite… les écolos et leur projet de cours le samedi, je suis contre. C’est compliqué la politique » dit-elle, impuissante.

De l’autre coté de la rue, Quentin distribue les tracts des verts, comme un professeur donne les bons points. Pédagogue, il rassure et assure, les parents d’élèves ne sont pas indifférents, prennent le tract et répondent d’un sourire. Une maman est séduite : « On voit qu’il croit en son truc ». Le jeune militant vit sa première campagne : « C’est très fort de s’engager pour la première fois dans une municipale, de s’investir de faire son premier porte-à-porte, son premier tractage. Ça serait intéressant de le refaire plus tard avec plus de maturité ». Pourquoi un engagement si précoce ? « J’ai 23 ans, je suis actuellement à la recherche d’un emploi, en plus d’un petit boulot d’assistant d’éducation dans un lycée professionnel. Je viens d’emménager sur Lyon et j’ai du temps, j’ai  envie de me bouger, de découvrir mon quartier et de voir ce qu’il peut m’offrir, et du coup je me suis engagé dans la campagne des municipales avec EELV. » 

L’art du tractage

Très alerte, Quentin est en plein débat avec un papa sceptique, qui joue le célèbre 45 tour du tous pourris. « Droite ou gauche, c’est pareil… Mélenchon touche 15 000€ par mois ». Quentin lui fait remarquer qu’il est écologiste et bénévole. Pour lui s’engager en politique, c’est sublimer la critique et la déception afin de se donner les moyens de changer les choses. Je l’invite à m’en dire plus sur son engagement, sa mission d’animation et de mobilisation. « Mon but c’est de proposer des actions décalées qui interpellent et créent de la convivialité dans nos modes d’action pour permettre à des gens qui ne se sentent pas forcément concernés par la politique de nous rejoindre ».

Le tractage est un art avec lequel on ne badine pas. Il a déjà réfléchi à une opération en grande pompe. « On ira chercher des gens sur le chemin du travail, près du métro entre 7h et 9h,  pour leur proposer un concept inédit. On sera en costard-cravate avec une banderole : « la France qui se lève tôt est avec les écolos’’. Ensuite nous distribueront des tracts sur notre programme économique pour jouer sur l’aspect décalage. On nous entend très peu sur l’économie. C’est important d’être présents sur des sujets comme le circuit-court, l’entrepreunariat local, le lien entre producteur et consommateur... »

De l’autre coté de la rue, une personne âgée venue discuter demande : « Vous en pensez quoi  des examens d’entrée des grandes écoles ? ».  Les regards hébétés des « petits gônes » qui entendent les grands parler de politique sont fascinants. Les réponses sèches : « je l’ai déjà » ou « non merci » détonnent parmi les cris de joie enfantins d’un vendredi après midi. C’est dans ce climat d’allégresse que la maire sortante et son équipe quittent les lieux.

Débordé par l’organisation et les moyens de ses concurrents, Quentin est pourtant satisfait de l’opération. « Aller dans une école rencontrer des gens, prendre le temps de discuter sur des sujets plus concrets comme le rythme scolaire, le bio dans la cantine, la place de l’enfant dans une école qui favorise la concurrence. C’est un moment très convivial ».

La foule se dissipe. L’impasse perd en décibel, puis sort à nouveau de sa torpeur avec les sanglots de Cévanne qui a « perdu maman ». Naturellement Quentin, qui a fait ses classes dans des associations d’éducation populaire, se met à la hauteur de l’enfant en pleurs. Il trouve les mots pour le rassurer : « T’es un grand garçon, ta maman n’oserait pas t’abandonner. On va aller la chercher. Tu veux bien ? ». Quentin revient avec un sourire satisfait, Cévanne a retrouvé sa mère « tout est bien qui finit bien ». On l’apostrophe : « Hey ! C’est bien d’aider le mioche, mais il ne peut pas voter tu sais ». Éclats de rires.

Quentin en profite pour s’en griller une et distribuer un dernier tract avant d’aller faire du porte-à-porte.

 

Balla Fofana et Saïd Harbaoui

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