Dans l’allée de Gagny à Clichy-sous-Bois, le lycée Alfred Nobel s’est distingué tout récemment dans le palmarès des meilleurs lycées de France établi par le ministère de l’Éducation nationale. En effet, l’établissement affiche un taux de réussite au bac de 85% soit 10 points de plus de ce qui aurait été attendu compte tenu des difficultés sociales des élèves. Pourtant, à cinq minutes à pied plus bas sur la même allée, au collège Romain Rolland, classé Rep +, l’heure n’est pas à la célébration. Parents et enseignants ont décidé de s’unir pour un seul et même objectif : préserver les dispositifs spécifiques d’accueil d’élèves en difficulté. Ce mardi à 8h, c’est à l’initiative des parents d’élèves qu’un rassemblement a été organisé devant le collège. Ils sont plusieurs dizaines de parents, d’enseignants et d’élèves à s’être postés devant l’établissement. Une table a été installée pour café, jus de fruits, viennoiseries et pour faire signer une pétition. La vie scolaire et la quasi-totalité des enseignants se sont d’ailleurs mis en grève pour se faire entendre.

En une trentaine d’années dans l’établissement, j’ai rarement vu des mobilisations qui incluent des parents

Le mouvement est dans la lignée de la grève observée fin mars dans l’établissement. Plusieurs revendications sont mises en avant : le maintien des classes spéciales pour élèves allophones, la préservation du dispositif d’alternance pour élèves de 3e en décrochage scolaire et l’obtention d’un troisième poste de conseiller principal d’éducation. « Avec 16 à 17 classes chacun et beaucoup d’élèves en difficulté, nous n’avons pas assez de temps pour les accompagner efficacement et mener des projets de prévention, » souligne Vivien Meunier, un des deux conseillers d’éducation. À deux, ils suivent 670 élèves.

D’habitude difficile à concrétiser, la mobilisation des parents est le fruit d’un effort conjugué des parents délégués et des enseignants. « En une trentaine d’années dans l’établissement, j’ai rarement vu des mobilisations qui incluent des parents », souligne Lise Merin, professeur de français et enseignante d’une des deux classes pour élèves allophones.

Vers la fin des classes spéciales pour élèves allophones

L’école compte deux dispositifs pour élèves allophones accueillant, pour une année en général, des élèves venant de nombreux pays comme la Syrie, le Maroc, le Mali, la Turquie, la RDC, l’Irak, la Somalie, la Roumanie et le Portugal. L’un s’adresse aux élèves qui ont été soit peu ou pas scolarisés antérieurement (que le jargon appelle les « NSA »), l’autre aux élèves déjà scolarisés dans leur pays d’origine mais dans une autre langue que le français.

En 2012, une circulaire a fait évoluer ces deux types de classes d’accueil vers des unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants (UPE2A). Pour ceux ayant déjà été scolarisés auparavant, il est clairement indiqué qu’ils doivent être inscrits en classe ordinaire. Pour ceux jamais scolarisés auparavant, les NSA, la circulaire prévoit qu’un dispositif spécifique reste en place précisant qu' »il convient néanmoins d’intégrer ces élèves dans les classes ordinaires lors des cours où la maîtrise du français écrit n’est pas fondamentale comme le sport, la musique, les arts ». En réalité, le dispositif spécifique aux NSA au départ de 26 heures par semaine a perdu cinq heures. Les enseignants de Romain Rolland réclament que ces cinq heures soient restituées et qu’ils puissent décider au cas par cas de l’intégration des élèves NSA en classe ordinaire pour certaines matières. 

Aujourd’hui on sait lire et écrire en français. Dans une classe normale, on n’aurait pas pu

« C’est moi qui ai écrit cette banderole! »,  lance fièrement Yacine, 13 ans, élève d’une des classes allophones en nous montrant le bout de tissu accroché aux grilles de l’établissement. Originaire du Maroc, il vit en France depuis six mois et n’avait jamais été scolarisé auparavant. Tout sourire, caméra à la main, il va de l’un à l’autre pour filmer l’événement. Son oncle et sa grand-mère ont fait le déplacement « pour soutenir« . Non loin, Mariam et Melissa, 15 et 12 ans, originaires du Mali et de Turquie, élèves de la même classe que Yacine, restent timidement côte à côte. « Avant, on ne savait pas parler ni lire en français. Aujourd’hui, on sait. Dans une classe normale, on n’aurait pas pu, ça aurait été trop dur« . Un peu plus loin, une maman originaire de République Démocratique du Congo, indique être « fière » du progrès de son enfant, élève de la même classe. « La France, c’est très différent de notre pays et cette classe motive les enfants, leur apprend comment s’intégrer, explique-t-elle. S’ils ne s’intègrent pas, ils risquent de finir dans la rue ». « Nous ne sommes pas directement concernées par les dispositifs, mais nous sommes venues par solidarité. Ces dispositifs fonctionnent depuis des années. Pourquoi les supprimer? », s’interrogent quatre mères d’élèves.

On ne peut pas forcer l’inclusion

« L’objectif est bien la mise en place d’un dispositif d’inclusion adaptée et progressive où l’élève sera le plus possible inclus en classe banale, immédiatement pour certains, après un temps pour d’autres, répond la direction académique des services départementaux de l’Éducation nationale. Il n’y a pas de règle fixe, l’objectif est de s’adapter le plus possible. Pour un élève non scolarisé antérieurement, il s’agira de le conforter dans cette idée que même s’il n’est pas dans une dynamique de posture scolaire, il a des atouts qui lui permettent d’être inclus dans une classe ». 

Les enseignants et parents mobilisés de Romain Rolland ne l’entendent pas de cette oreille. Ils jugent cette démarche d’inclusion « stigmatisante » et illusoire. « Pour certaines matières, on voudrait inclure ces élèves directement en classe banale. Or, on ne peut pas forcer l’inclusion », estime Rachida Gil, enseignante de l’UPE2A-NSA. « Ce sont des élèves motivés qui ont envie d’apprendre. Cependant, certains doivent non seulement apprendre le français mais aussi apprendre à devenir élèves car ils n’ont pas les codes de l’école, ajoute-t-elle. Ils ont parfois une histoire douloureuse  certains ont fui la guerre. Ils ont besoin de temps pour poser leurs valises ». Lise Merin, enseignante de français depuis treize ans dans le dispositif pour élèves déjà scolarisés, renchérit. « On pensait que les réformes épargneraient au moins ceux qui n’ont jamais été scolarisés. Bien sûr, les élèves allophones ont vocation à être inclus parmi les autres, mais si on essaie de le faire d’emblée, au mieux ils feront fond de classe. On entend dire que les classes fermées créent une stigmatisation, alors que c’est l’inclusion d’emblée qui serait très violente ».

Yilmaz Sidiqa, originaire de Turquie, est elle-même ancienne élève de classe allophone. « On m’avait mise un temps en classe banale, et j’ai supplié pour retourner en classe d’accueil : je ne comprenais rien et les autres élèves se moquaient de moi. L’année suivante, en 5e ordinaire, tout allait très bien ». Aujourd’hui, elle est formatrice en ateliers sociolinguistiques pour primo-arrivants. Sabah Kadi, maman de deux collégiens, s’affaire à servir des boissons. « Avec la disparition de ces dispositifs, des élèves non-francophones qui n’ont jamais été scolarisés vont être mis dans des classes où il y a déjà une forte amplitude de niveaux, ce qui va aggraver les difficultés dans ces classes. Il faut que les dispositifs respectent les enfants ». Plus généralement, ce qui la dérange, c’est le manque d’ambition du système éducatif pour les enfants de la ville. « Ce qui me choque le plus ici, c’est la condescendance intellectuelle contre nos enfants. On leur dit de viser le 12/20, au lieu de les pousser à viser haut. Puis on les fait passer de classe en classe jusqu’en 3e, sans avoir cherché à combler leurs lacunes. Mais on se contente de dire ‘on est à Clichy, c’est normal’' ». 

Autre revendication : le maintien de la 3e d’alternance

Autre revendication : la suppression de la 3e d’alternance qui permet aux élèves en décrochage scolaire de bénéficier d’un enseignement adapté en petit groupe et d’un accompagnement dans la recherche de stage. À l’échelle nationale, la 3e d’alternance a été remplacée par « la 3e prépa pro » qui regroupe dans certains établissements des élèves venant de différents collèges. À titre dérogatoire, la 3e d’alternance a été maintenue une année de plus à Romain Rolland mais le les enseignants ne souhaitent pas mettre en place une 3e prépa pro, leur objectif étant de s’occuper en priorité des élèves de l’établissement. Pour Mourad Kalloui, professeur principal de la 3e d’alternance, pas de doute : la suppression de ce dispositif sera facteur d’échec pour les élèves en décrochage scolaire. « Ils seront perturbateurs dans les classes banales », prévient-il. Ce que confirme Dihia, 15 ans et élève de cette 3e. « En 3e d’alternance, tu sens que tu vas réussir. Ca m’a permis de mieux me concentrer et d’être plus motivée. En 3e générale, je sais que je ne vais pas réussir ».

« Nous, on veut que nos enfants réussissent et deviennent de bons citoyens », acquiesce Mme Abidi, maman déléguée d’un élève de 4e qui misait sur la 3e alternance pour l’année prochaine. « Aujourd’hui, on cherche à supprimer des dispositifs pour lesquels les enseignants se sont battus. C’est vraiment dommage ». Pour l’occasion, Olivier Klein, maire socialiste de Clichy-sous-Bois, a fait le déplacement. « Moi-même enseignant, je suis venu apporter mon soutien aux parents et aux enseignants de l’établissement, explique-t-il. Les revendications sont naturelles, et il y a des éléments de négociation« , estime-t-il. 

On ne donne pas les meilleures chances de réussite à nos élèves

Le collège a été reçu vendredi dernier par la direction académique des services départementaux de l’Education nationale . « Nous nous sommes sentis écoutés, mais pas entendus », affirme une enseignante. Un demi-poste de CPE stagiaire pourrait être accordé, mais un troisième CPE n’est pas envisagé et les heures des enseignants devraient rester inchangées. « La dotation horaire de l’établissement est conséquente et est conforme au classement REP+ de l’établissement et à ses besoins. Quant au taux d’encadrement, il est légèrement meilleur que le repère départemental« , précise la Direction académique qui affirme « rester ouverte » à tout projet proposé par les enseignants pour la 3e d’alternance.

« Nous sommes vraiment inquiets, insiste Carole Couderc, enseignante en histoire-géographie très impliquée dans la mobilisation. Nous avons énormément de plaisir à travailler au collège mais nous avons l’impression qu’on ne donne pas les meilleures chances de réussite à nos élèves. Chaque année, nous perdons des heures. On nous dit que nous avons l’une des meilleures dotations du 93, mais elle ne correspond pas au profil des nos élèves ». Quant à la suite de cette mobilisation, « on préfère ne pas en parler pour l’instant« , indiquent les enseignants. À suivre, donc.

Sarah SMAÏL

Articles liés