Les tensions et les violences ne retombent pas au lycée Maurice-Utrillo de Stains. Trois semaines après la violente agression à coups de marteau d’un élève sur le parvis de l’établissement, certains professeurs et membres du personnel de la vie scolaire (assistant d’éducation et CPE) ont décide d’exercer leur droit de retrait.

Une cinquantaine d’entre eux ont même occupé le bureau du proviseur, pendant plus de trois heures, ce mercredi 4 avril pour réclamer, en vain, la « fermeture urgente du lycée ».

Menaces sur des élèves au moyen d’arme à feu, machette, hachoir et couteaux

La raison ? Les nouveaux incidents survenus la veille, mardi 3 avril. « À 7h45, à l’ouverture de la grille, on a vu des lycéens se précipiter vers nous en courant. Un des élèves venait d’être menacé par quatre hommes cagoulés munis d’une arme à feu », raconte Marc*, un assistant d’éducation (AED) d’une vingtaine d’années. « On ne sait pas si les agresseurs, qui étaient en voiture, ont suivi l’élève ou s’ils l’attendaient devant le lycée. Ce n’est pas très clair », poursuit-il. Impossible de savoir si le pistolet était réel ou factice.

À partir de 10h, des jeunes, extérieurs au lycée, tournaient en scooter et faisaient des va-et-vient devant l’établissement scolaire qui accueille 1 200 élèves. Selon les témoignages recueillis, ils intimidaient et menaçaient les lycéens et les AED, notamment pendant les pauses récréation, à l’aide d’une machette et de couteaux. « Ils donnaient clairement l’impression de chercher quelqu’un », souligne Marc.

À 13h20, une nouvelle agression a eu lieu. « Un de nos élèves a été frappé à coups de bâton sur le parvis par cinq individus cagoulés. Ils possédaient également un hachoir », relate Raphaël Bremondy, professeur d’histoire-géographie, affilié au syndicat SUD Éducation.

Certains AED et enseignants sont dans un état de peur et de mal-être. J’ai vu des collègues en larmes hier

Prévenues, des voitures de police ont patrouillé et des équipes mobiles de sécurité (EMS) envoyées par le rectorat se sont rendues au lycée de Stains à 14h. Ces dernières sont restées sur place jusqu’à la fin des cours, à la demande du personnel, afin d’éviter une nouvelle mésaventure. C’est la non-présence de ces mêmes EMS à 8h le lendemain qui a provoqué le droit de retrait du personnel enseignant. Les agents sont arrivés un quart d’heure plus tard, alors que l’accueil des élèves avait déjà été effectué, en « raison de la grève des transports » auraient-ils avancé aux enseignants excédés.

« À Utrillo, les équipes sont à cran. Le climat est très tendu. On a peur pour nos élèves », confie Benoît Del Torchio, professeur de SVT, affilié au syndicat Fnes-FSU. « Certains AED et enseignants sont dans un état de peur et de mal-être. J’ai vu des collègues en larmes hier », abonde Sabrina Mahfoufi, professeure de sciences-physiques, affiliée au syndicat SNES. Et d’ajouter : « On a l’impression qu’on laisse la situation se dégrader. On n’en peut plus ! »

On a l’impression d’être des laissés-pour-compte

« On est solidaire avec les enseignants et le personnel de la vie scolaire. Leurs conditions de travail ne sont pas respectées et on est inquiet pour nos enfants », insiste Rabhia Djouadi, parent d’élève adhérente à la FCPE.

« La situation ne fait que s’empirer : on a eu des blocus avec des poubelles, ensuite il y a eu l’agression au marteau et maintenant ils viennent cagoulés comme s’ils venaient braquer une banque. On a l’impression d’être des laissés-pour-compte », estime cette maman inquiète. « Mon fils va à l’école avec la peur au ventre. Il ne sait pas si les attaques sont ciblés ou si elles sont gratuites. Je lui ai dit ‘si tu vois qu’il y a blocus, tu rentres à la maison’. On ne sait jamais dans quel sens peut partir un mouvement de foule ».

Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, le refus de banaliser la violence

Le personnel réclame la même chose depuis plusieurs mois de la part du Rectorat et du Ministère : davantage de moyens humains. Une assemblée générale est prévue ce jeudi 5 avril pour décider de la suite du mouvement. Certains enseignants soulignent l’importance d’informer et de mobiliser les parents d’élèves soufflant l’idée de transformer la séance de remise de bulletin « en séance plénière parents-professeurs » afin d’évoquer ces problèmes.

Une montée de la violence qui n’est inhérente ni au lycée Utrillo ni à la ville de Stains. Ce jeudi 5 avril, à partir de 17h30, un rassemblement de professeurs, de parents et d’élèves est prévu à Saint-Denis sur le parvis du lycée Paul-Éluard. Le but de la mobilisation ? « Exprimer le refus de la banalisation de la violence au sein et autour du lycée », peut-on lire dans un communiqué des personnels de cet établissement scolaire dionysien qui accueille 1900 élèves. Deux jours plus tôt, mardi 3 avril, 65 professeurs ont exercé leur droit de retrait après qu’une pierre a été lancée à l’intérieur d’une salle de classe blessant légèrement une élève à la tête. Le dernier épisode d’une série d’actes violents qui ont touché Paul-Éluard ces dernières semaines.

Jets de pétards, élèves et professeurs agressés, intrusions dans le lycée

Premier acte : mercredi 21 mars. Un parpaing est projeté à travers la vitre d’une salle de classe. « Le professeur et une élève ont été blessés à la main et au poignet », indique Agnès Renaud, professeure de français. À la suite de cet incident, une vingtaine d’enseignants font valoir leur droit de retrait.

Deuxième acte : deux jours plus tard, le 23 mars, « trois jeunes extérieurs à l’établissement y pénètrent et gazent des élèves avec une bombe lacrymogène », complète Lamia Dib, professeure d’anglais qui évoque aussi d’autres incidents comme des jets de pétards dans le couloir ou l’agression de lycéens sur le terrain de sport.

Lycée Paul Éluard à Saint-Denis

Le lycée est un véritable gruyère

Les intrusions ne sont pas rares à en croire les enseignants. L’établissement s’étend sur sept hectares. « Dans ma classe, j’ai déjà eu une intrusion d’individus extérieurs au lycée pour une histoire de rivalités entre quartiers. On a du mal à filtrer à cause des trois kilomètres de clôture. Le lycée est un véritable gruyère », juge Lamia Dib qui souligne un autre problème, la banalisation de la violence. « Certains élèves sont fatalistes. Ils me disent ‘Mais Madame, c’est normal, on est à Saint-Denis’. On se mobilise et on leur explique que non ce n’est pas normal sinon il y aura un drame un jour », déplore-t-elle.

Des effectifs insuffisants après la perte des contrats aidés

Comme au lycée Maurice-Utrillo, à Paul-Éluard aussi on réclame « l’augmentation du nombre de personnels d’encadrement ». Dans leur communiqué, les personnels de l’établissement jugent « les effectifs insuffisants après la perte des contrats aidés au pôle vie scolaire, d’un demi-poste d’assistant d’éducation et du non remplacement d’une surveillante ». « On est conscient que ce ne sont pas plus de surveillants qui vont résoudre tous les problèmes mais une plus grande présence aura un effet dissuasif et évitera les intrusions », explique Agnès Renaud.

Ces demandes et le rassemblement de jeudi sont soutenus par les parents adhérents de la FCPE. « Seules, les caméras de vidéo-surveillance n’ont jamais empêché la violence ou les intrusions. Nous voulons plutôt des moyens humains supplémentaires pour faire de la prévention, de la médiation, qui aient ce pouvoir dissuasif », argue Malika Chemmah, parent d’élève à Paul-Éluard. « Les actes de violence existent depuis très longtemps mais désormais ils s’immiscent à l’intérieur de l’école. Et leur ampleur est de plus en plus inquiétante, poursuit cette maman. Nous avons besoin de nous mettre autour de la table avec tous les partenaires, professeurs, parents, acteurs politiques, associatifs et institutionnels, afin de trouver des solutions ensemble face à cette montée de la violence ». Seront-ils entendus cette fois ?

Kozi PASTAKIA

* Le prénom a été modifié.

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