Derby du soir, bonsoir. En arrivant sur le bord des terrains communaux de Créteil, l’ambiance est au rendez-vous. Tous les mercredis, l’AS Rhum réunit de jeunes ultramarins autour de matchs de foot. Ces rendez-vous permettent de se divertir, de faire du sport, mais aussi et surtout de recréer du lien en métropole.

Ce soir de février, il fait froid. L’éclairage éblouissant sabre la nuit noire et éclaire les joueurs sur la pelouse synthétique. Au bord du terrain, les supporters sont là, et se font entendre : « Awa, awa, awa, doucement ! », « Pa ni fot !! Mais Pa ni fot !! ». Ils disent aussi d’autres choses moins polies que l’on ne citera pas, même en Créole dans le texte.

Ce soir, c’est le Derby. L’AS Rhum rencontre l’AS Kingdom. Deux équipes antillaises s’affrontent et la tension est palpable. « Allez Dylan !! Enfin, je dis ça, mais il y a au moins cinq Dylan dans cette association », ironise Dylan, membre de l’association et supporter.  Au cours du match aller, l’AS Rhum l’avait emporté 7-3, mais l’AS Kingdom mène cette fois-ci…

Les joueurs sont tous très impliqués. Ils se donnent à fond, les esprits s’échauffent quand on constate des fautes, surtout celle qui survient en fin de match, dans la surface de réparation. Ici, il n’y a pas de VAR ni d’arbitre, alors il faut savoir être fair-play en toute occasion.

On voulait créer quelque chose qui nous ressemble, et qui soit plus ouvert

Hemina, encourage ses joueurs. Elle est la présidente de cette jeune association créée en 2022. «  En réalité, nous nous rejoignions depuis déjà un moment entre nous, les garçons jouaient dans différents clubs, mais on voulait créer quelque chose qui nous ressemble, et qui soit plus ouvert », explique-t-elle.

À l’origine, ce sont donc les jeunes de la commune du Moule, arrivés en Métropole pour les études ou le travail, qui se retrouvent en région parisienne. Tous se connaissent depuis l’enfance, mais peinent à recréer spontanément cette proximité qu’ils avaient en Guadeloupe. Les distances sont plus grandes, les rythmes de vie différents. Via le sport, ils réussissent à recréer ce lien. Et de nouveaux venus commencent à venir gonfler leurs rangs de l’association. « Pour l’instant, ce sont surtout des gens de Grande Terre, mais on s’étend de jour en jour, on est en train de conquérir l’ensemble de la Guadeloupe et bientôt toutes les îles », plaisante Hemina.

« Tout ça, ça va plus loin que seulement le foot », ajoute la secrétaire de l’association, Jahina. « Nous avons créé l’association pour nous retrouver, pour recréer le sentiment de famille et de communauté qui nous a manqué en arrivant en métropole. »

Communauté retrouvée

Si le terme « communauté » et sa variante « communautarisme » sont connotés négativement, ici, il traduit un besoin essentiel. Celui de se sentir chez soi, surtout quand l’exode a été imposé par des contingences matérielles (poursuivre ses études, trouver un travail…).

« Quand les jeunes antillais viennent en France, ils peuvent se trouver isolés, ne pas forcément avoir de famille sur place, et ça, c’est dur », fait valoir la présidente. Retrouver un sentiment de communauté rend les réalités du déracinement plus vivables. L’association apporte aussi un réseau d’entraide, comme en témoigne Hemina : « Si j’ai un problème, je sais que je trouverai quelqu’un ici pour m’aider. »

Troisième mi-temps sur le parking

À l’issue de la rencontre, l’AS Rhum s’incline. Pas de quoi démoraliser les joueurs et les supporters qui trinquent à leur santé. L’important, c’est d’être ensemble. La soirée se poursuit sur le parking du centre commercial le plus proche. On sort les tables, on déplie les chaises et les dominos sont sortis. Dans la Caraïbe, le domino est un sport aussi populaire que la pétanque dans le sud-est. C’est dire les enjeux à chaque partie. Et les éclats de rire.

Malgré la fraîcheur du soir, l’ambiance est chaleureuse. À bon prix, on peut s’offrir un plat chaud et par là même renflouer les caisses de l’association.  Dans la foule, Jordan (dit “Big Jo”, Capitaine et défenseur latéral), Lorenzo (dit “Lolo”, attaquant) et Dylan (dit “Skyros”, milieu offensif) discutent autour d’un verre. Ils sont tous les trois joueurs de la première heure de l’AS.

« On vient du même quartier en Guadeloupe, là, on est tous rassemblés. La semaine passe plus vite grâce à ça, on n’attend que le mercredi », s’enthousiasme Lolo. Les joueurs sont unanimes : Le mercredi est devenu un jour à part. Un moment qui permet d’oublier ses problèmes, d’échanger, de se sentir entouré.

Le plaisir de jouer en amateur, c’est aussi de pouvoir jouer autant qu’on veut. « Quand tu joues en Guadeloupe, tu as la chance de toucher souvent le ballon. Ici, personne ne te connait, si tu ne peux pas assister à tous les entraînements, tu sais qu’on ne te mettra pas sur le terrain directement », explique Big Jo. Malgré les différences de niveaux des joueurs, la bienveillance et l’entraide restent de mise. L’important, c’est « lanmou » (en français : l’amour), nous dit Skyros.

Une partie de dominos commence / ©AmbreCouvin

Suppor-terre à terre

Une nouvelle personne, “Stone”, s’est approché. Il se présente comme « Grand supporter, engraineur, ravitailleur de boisson ». Tout un programme. Il a rejoint l’association récemment, mais s’est tout de suite senti accepté. L’intégration s’est faite très naturellement, et les quatre jeunes hommes se chamaillent et se chambrent comme de vieux amis.

Ce qui lui a plu, c’est la bonne ambiance, la « bonne vibe » de l’association, et le côté structuré et organisé des évènements. « Au début, j’avoue que je venais surtout pour la troisième mi-temps, confesse-t-il. Mais progressivement, je suis venu de plus en plus tôt, et maintenant, je suis tous les matchs ! » 

On voudrait un sponsor qui ne dénature pas le projet initial

Stone apprécie aussi le fait que l’association s’organise entre jeunes, sans jamais de débordement. « Ça fait plaisir de voir qu’on n’a pas forcément besoin d’anciens pour faire des choses, on est une bande de jeunes qui veut avancer, et c’est beau. »

Dans le futur, l’association espère pouvoir organiser un voyage en Espagne pour participer à un tournoi, mais aussi créer son propre tournoi réunissant tous les clubs d’ultramarins d’Île-de-France. Le nerf de la guerre reste l’argent, bien sûr. L’association est en recherche de fonds, de subventions et de sponsors, afin de mener à bien ses projets. Pas à n’importe quel prix, cependant : « On est en discussion avec différents sponsors, mais on en voudrait un qui ne dénature pas le projet initial, et tout ce qu’il nous apporte », précise Big Jo.

Fin de soirée précipitée

Il est un peu plus d’une heure du matin quand la sécurité éteint les lumières du parking, comme pour nous dire qu’il est l’heure de rentrer. « D’habitude, ils éteignent plutôt vers deux heures, je crois qu’aujourd’hui, ils sont fatigués ! », remarque Dylan. “Gamma” et “Bibi” allument les phares de leur voiture pour que le groupe puisse ranger tranquillement. On replie les chaises, on s’accuse mutuellement de s’être piqué la sienne. Chacun remonte dans sa voiture, non sans s’être dit au revoir pendant une bonne dizaine de minutes et : « À mercredi prochain ! »

Ambre Couvin

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