Il est midi et, comme à son habitude, le consulat d’Algérie de Bobigny ne désemplit pas. Au rez-de-chaussée, ultime étape pour recevoir l’objet tant convoité, le tant attendu, le fameux passeport vert, Bahia, 17 ans et Anissa, 14 ans, attendent avec leur mère. Parler des révoltes en Algérie et de Bouteflika, ça ne les dérange pas du tout, au contraire. Le sujet donne vite lieu à un échange enflammé entre la mère et ses filles. Toutes les trois soutiennent les manifestations et partagent le même constat, fataliste : la situation n’évoluera pas. « Ça ne va rien changer, ça va être une dictature, présagent-t-elles. Ce qui viendra après Bouteflika, ce sera quelqu’un qui est lié à Bouteflika. » Bahia poursuit : « Même s’ils mettent quelqu’un de plus jeune, de plus « vivant », s’il n’est pas choisi par le peuple, ça ne sert à rien. »

Après des heures de discussions avec son père pour mieux comprendre la situation en Algérie, la jeune adulte en est convaincue : l’Etat est corrompu et les manifestations n’y changeront rien. Et pourtant, pas question  de perdre espoir : « J’ai envie de montrer aux autres que l’Algérie, ce n’est pas que des montagnes. Il y a des cultures, des valeurs. Il faut changer les mentalités, et pour ça il faut commencer par changer de président. » Pour Bahia, la seule manière de faire avancer les choses, c’est de faire en sorte que les manifestations restent pacifiques et qu’elles s’organisent vers un objectif commun.

Les réseaux sociaux pour raccourcir la distance

Au même étage, on croise Bouchra, 21 ans. Originaire de Ghazaouet, près de Tlemcen, à l’ouest, elle est la cadette de sa famille. En France depuis l’âge de 7 ans, cette jeune femme a déjà une conscience politique bien forgée.  Elle l’assure : ses parents, ses tantes et ses oncles, sa grand-mère, on ne parle que de ça dans la famille. « Il était temps que ça arrive, souffle-t-elle. Le peuple algérien en a assez que l’on se fiche de lui. Je pense que cette fois, ça va aboutir à quelque chose. Après tout ce qu’a vécu le peuple algérien, la guerre d’Algérie, la décennie noire, il y aura du changement. Personne ne veut, y compris le gouvernement, que cela finisse dans un bain de sang. »

La jeune femme veut croire que les Algériens de France ont leur rôle à jouer dans les événements : « Ici, en France, on a un regard extérieur. Le fait de nous mobiliser ici, ça aura des conséquences là-bas. » Comme beaucoup d’Algériens vivant en France, Bouchra s’informe grâce aux réseaux sociaux. « Ma cousine, qui fait ses études en Algérie, m’envoie régulièrement des snaps », explique-t-elle.

A l’étage, Yassine remplit un document. Cet homme de 34 ans, venu de Tizi Ouzou, est en France depuis trois ans. Comme beaucoup d’Algériens, le système politique l’a poussé à quitter son pays, à contre cœur ; non pas par envie, mais par nécessité. Les révoltes actuelles ne l’étonnent pas. A l’en croire, il s’y attendait même. Yassine suit de près ce qui a lieu en Algérie. Sur les réseaux, Facebook et Instagram notamment, il se tient informé d’heure en heure des derniers événements. Ses parents, ses amis, son histoire personnelle : tout le lie encore à l’Algérie.

Au fond, ça ne changera pas

La famille, c’est souvent la raison pour laquelle les Algériens de France continuent d’accorder autant d’importance aux événements qui se déroulent de l’autre côté de la Méditerranée. Pour Yassine, le suivi va même jusqu’à un engagement politique : l’homme soutient avec force Rachid Nekkaz, un médiatique homme d’affaires né en France qui s’est déclaré candidat à la présidentielle. « Il comprend les jeunes, il est tout le temps sur le terrain, il est proche de la réalité des Algériens et n’a pas peur d’affronter les critiques, énumère-t-il. Même s’il a grandi en France, il connaît mieux l’Algérie que beaucoup d’Algériens. » Pour Yassine, l’espoir en un avenir meilleur pour l’Algérie est donc permis mais il passe, à l’en croire, par un changement radical de personnel politique.

Quelques sièges plus loin, nous rencontrons Karim. L’Algérie, il n’y a été que deux fois en 28 ans. Alors, les révoltes populaires, ça lui évoque vaguement quelque chose mais il ne se sent que peu concerné. Il connaît quelques bribes de l’actualité du « bled » grâce à des échos entendus au sein de sa famille. « On n’a aucune image, juste on entend », sourit-il. Fatma, quant à elle, avertit immédiatement : « Je ne connais pas l’Algérie. » Cette femme de 54 ans, née en France, est originaire de Calais (Pas-de-Calais), et vit en Seine-Saint-Denis depuis 30 ans. Elle est présente aujourd’hui pour acquérir la nationalité algérienne, qu’elle n’a jamais eue.

La peur de parler politique (algérienne)

Celle qui n’a jamais mis les pieds en Algérie suit les épisodes… avec un certain détachement. « Je suis ce qui se passe en Algérie, pas parce que c’est l’Algérie mais parce que c’est un phénomène d’actualité, comme je suis d’autres événements qui se déroulent au Venezuela, aux Etats-Unis, glisse-t-elle. Mais c’est vrai qu’on a toujours un œil en Algérie, car mes parents viennent de là-bas, ce sont mes racines, on ne peut pas renier ses origines. »

Au moment de partir, nous apercevons Hamza. Comme beaucoup de gens croisés ce jour-là au consulat, Hamza n’a pas envie de nous parler, et surtout pas de politique. Un peu paniqué, il nous demande : « Qu’est-ce que vous allez me demander ? » Son prénom et son nom, d’abord, lui répond-on. Hamza se détend et en dit un peu plus. Il a 36 ans, est né en France mais il a passé son enfance en Algérie, où il retourne régulièrement. Tant que les manifestations restent pacifiques, Hamza les soutient. Il est cependant catégorique, pour lui « ça ne sert à rien. » Un brin défaitiste, l’homme s’est fait une idée du système de gouvernance algérien.

« On sait que ce n’est pas lui (Bouteflika, ndlr) qui gouverne. Au fond, ça ne changera pas, ça a toujours été comme ça, une sorte de pouvoir collectif. Même le terrorisme n’y a rien changé. » Alors, pas sûr qu’Hamza soit partisan d’un renversement du pouvoir. Il conclut, pensif : « On sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas ce qu’on gagne. »  

Soraya BOUBAYA

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