« Si la maternité, la pédiatrie, la PMA, des pôles d’excellence partent, ça sera la fin de Jean-Verdier« . Depuis 2011, l’intersyndicale de cet hôpital situé dans les quartiers Nord de Bondy, en Seine-Saint-Denis, déplore les départs, un à un, des services mais aussi des équipes de médecins et des internes. Ainsi, le centre hospitalier a déjà vu partir le service des ressources humaines (en 2011), l’activité de cancérologie (en 2012), le service de stérilisation (en 2013), la chirurgie digestive (en 2015) et une partie de la stomatologie (en 2016) vers l’hôpital Avicenne, à Bobigny.

« Il y a deux ou trois ans, notre service de chirurgie bariatrique et d’obésité a été délocalisé à Avicenne. Et, à ce jour, nous avons une aile qui est complètement vide. Elle est laissée à l’abandon, c’est une sorte de débarras« , fustige Laurent Personne, secrétaire de la section Sud Santé à l’hôpital Jean-Verdier. Plus aucune bouse blanche ni de patients. L’aile B, du premier étage, sert aujourd’hui de vestiaires pour le personnel et de lieu de stockage pour du matériel hospitalier en réparation.

L’aile B du premier étage, l’aile fantôme, sert aujourd’hui de vestiaires pour le personnel et de lieu de stockage pour du matériel hospitalier en réparation.

Un seul grand pôle « hôpitaux universitaires de Paris-Seine-Saint-Denis »

Et la fuite des services ne s’arrête pas là. « Fin 2018-début 2019 sont prévus les transferts de l’hospitalisation conventionnelle d’endocrinologie, le service d’hépatologie et l’activité de radiologie interventionnelle« , confirme le service presse de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), dont dépend le CHU de Bondy. La raison de ces transferts de Jean Verdier vers Bobigny ? Le regroupement en 2010 de l’établissement de Bondy avec l’hôpital Avicenne et l’hôpital René-Muret (Sevran) dans un seul grand pôle « hôpitaux universitaires de Paris-Seine-Saint-Denis ».

Selon les syndicats, l’AP-HP justifie ce regroupement hospitalier par deux raisons. Tout d’abord, une nécessité afin de lutter contre la concurrence du futur hôpital Nord Parisien à Saint-Ouen, voulu par François Hollande et prévu pour 2024-2025. Un établissement qui rassemblera, lui, des services des hôpitaux Bichat (Paris) et Beaujon (Clichy). Seconde justification : le besoin de faire des économies après la baisse des dotations de l’État. Par ailleurs, en novembre 2017, dans un courrier aux personnels, Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, a annoncé que la dette de l’institution allait augmenter de 30% en cinq ans, passant de 2,3 milliards d’euros à 3 milliards en 2022 afin de financer les investissements prévus.

Du côté de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, qui renvoie vers son site Internet, pour parler du regroupement des « hôpitaux de Paris-Seine-Saint-Denis », on évoque un « projet ambitieux« , qui « doit permettre de garantir, dans chacun des hôpitaux, une offre de soins spécifique et complémentaire, adaptée aux besoins des personnes« . En clair, l’AP-HP est en train de « rassembler à l’hôpital Avicenne les services de soins critiques et interventionnels« . Quant à Jean-Verdier, l’hôpital disposera « de consultations pour 15 spécialités médicales et chirurgicales (contre six actuellement), avec notamment des nouvelles consultations en addictologie et rhumatologie. Un espace santé proposera également des actions de prévention, de dépistage et d’éducation thérapeutique. Le suivi des patients se fera en consultation ou en hôpital de jour ».

L’hôpital Jean-Verdier de Bondy.

« Maintenir l’hôpital de proximité à Bondy »

Mais ce projet du nouveau Jean-Verdier ne convainc pas les syndicats Sud Santé et CGT. « On vide l’hôpital de tous ses fleurons et on nous promet en échange un grand dispensaire, des consultations et de l’ambulatoire« , regrette une syndicaliste CGT qui souhaite garder l’anonymat. Selon l’intersyndicale, lorsqu’il a ouvert en 1975, le CHU de Bondy comptait 571 lits d’hospitalisation. Il n’en dénombrerait plus que 170. « La population a besoin d’un hôpital avec des lits d’hospitalisation sinon on ne peut plus parler d’hôpital mais d’un dispensaire de santé« , insiste Laurent Personne. « La réduction depuis 40 ans du nombre de lits d’hospitalisation n’est absolument pas spécifique à l’hôpital Jean-Verdier. Elle s’explique largement par des délais de séjour plus courts et au développement de l’ambulatoire« , rétorque l’AP-HP, contactée par téléphone.

L’Assistance publique – Hôpitaux de Paris assure que Jean-Verdier ne fermera pas ses portes et que l’hôpital de Bondy demeure « un fort point d’ancrage pour l’avenir du groupe hospitalier« . Pour autant, personnel et habitants restent inquiets. Une marche citoyenne était, par exemple, organisée le 8 décembre 2017 à l’appel des syndicats. Le mot d’ordre : « maintenir l’hôpital de proximité à Bondy« . La mobilisation a rassemblé une centaine de personnes dont des militants de la France insoumise (FI), le mouvement politique de gauche Bondy-Autrement, Sabine Rubin, députée FI de la 9e circonscription de Seine-Saint-Denis et Didier Mignot, conseiller municipal PC du Blanc-Mesnil.

Le 8 décembre 2017, une marche citoyenne pour « maintenir l’hôpital de proximité à Bondy » a rassemblé une centaine de personnes.

« On a tous quelque chose en nous de Jean-Verdier« , tonne le mégaphone d’une camionnette estampillée Sud Santé qui a accompagné les marcheurs du CHU de Bondy à la mairie. Sylvine Thomassin y a reçu ce jour-là les contestataires. Un face-à-face tendu de près d’une heure. La maire de Bondy leur a tout d’abord rappelé son passé professionnel de « sage-femme« . « Je suis avec vous, pas contre vous (…) Nous devons obtenir des garanties de l’AP-HP car pour l’heure le compte n’y est pas », leur a-t-elle assuré, même si elle dit trouver le projet de regroupement entre Avicenne et Jean-Verdier « cohérent« . Une semaine plus tard, devant du personnel mobilisé au pied de l’hôpital, l’édile socialiste annoncera le lancement, début janvier 2018, d’une « grande consultation auprès des habitants«  pour connaître leurs attentes en matière de santé.

« Je ne comprends pas pourquoi je vais être obligé d’aller ailleurs alors que ça marchait très bien »

« J’ai quitté Paris pour venir m’installer à Bondy, il y a plus de 15 ans en raison de cet hôpital. Mes trois enfants y sont nés. Je ne comprends pas pourquoi je vais être obligé d’aller ailleurs alors que ça marchait très bien ?« , s’interroge Khadija Ahmad. La sexagénaire, elle, tient régulièrement un petit stand sur le marché Suzanne-Buisson à Bondy Nord pour « informer la population et faire signer une pétition« .

« On a tous quelque chose en nous de Jean-Verdier », scandent les manifestants.

« Les mamans sont inquiètes de voir partir le service maternité et pédiatrie. C’est très compliqué pour elles et pour les personnes âgées aussi de se déplacer en transports jusqu’à l’hôpital Avicenne. Ça me met hors de moi« , souligne-t-elle. « Quand on habite Bondy, on est forcément déjà venu un jour à Jean-Verdier pour des consultations, passer une radio, accoucher… On ne peut pas voir notre hôpital de proximité partir et ne rien faire !« , s’indigne de son côté un autre riverain, proche du mouvement politique Bondy-Autrement.

L’an dernier, Jean-Verdier a enregistré 2 700 accouchements. L’établissement est connu pour savoir gérer les grossesses à risque. Autres sujets d’inquiétude pour le centre hospitalier de Bondy : la fermeture programmée de l’annexe de la zone ouest de Jean Verdier accueillant l’école d’infirmières, des logements et la crèche pour le personnel.

Dégradation des conditions de travail et un accès aux soins menacé

Réputé pour ses nombreux services de qualité, l’hôpital Jean-Verdier a fêté ses 40 ans en 2016. Sa restructuration est vue par l’AP-HP comme « une réponse plus cohérente aux besoins de santé de la population et aux enjeux du territoire« . L’intersyndicale de l’hôpital, elle, dénonce « un plan social » et des « conditions de travail qui se sont dégradés » pour le personnel ainsi « qu’un droit de l’accès aux soins pour tous qui est menacé » : « À chaque transfert de service de Jean-Verdier à Avicenne, on ne retrouve pas le même nombre de lits, on en perd », indique une déléguée CGT. « Lors du départ de la chirurgie, il y a 30 lits d’hospitalisation qui sont tombés dans le caniveau. Et on sait très bien que tous les agents ne seront pas recasés« , poursuit Laurent Personne de Sud Santé.

Un sentiment et des craintes partagées par le sénateur socialiste Gilbert Roger. « Démanteler les services de Jean-Verdier, un des acteurs majeurs de la santé de l’adulte et de l’enfant dans le département, est une décision inadmissible dans un bassin de vie de plusieurs centaines de milliers d’habitants. L’hôpital Jean-Verdier va devenir un pôle universitaire de seconde zone« , écrivait l’ancien maire de Bondy dans un courrier adressé à Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, le 22 septembre 2017. Gilbert Roger a, par ailleurs, lui aussi lancé une pétition en ligne qui a récolté un peu plus de 2 100 signatures.

Pour l’heure, si le départ vers Avicenne du pôle mère-enfant et de la PMA de Jean-Verdier a été acté depuis septembre 2017, aucune date n’a toutefois été fixé car ce transfert va nécessiter la création d’un nouveau bâtiment à l’établissement de Bobigny. « La prochaine étape est la sécurisation de ces financements, condition préalable à sa pleine réalisation« , précise le site Internet de l’AP-HP. Jean-Verdier poursuit sa mue et la nouvelle donne qu’est en train de lui donner l’AP-HP va toucher les quelques 53 000 Bondynois, et plus globalement tout un département déjà en proie à la désertification médicale.

Kozi PASTAKIA

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