« On mangeait des gâteaux tranquillement, puis on a reçu une grenade lacrymogène. Ensuite, six CRS sont venus et j’ai pris deux coups de matraque dans les côtes. » Iman, étudiant en droit à la Sorbonne, n’était pas venu pour en découdre. Comme des milliers d’autres manifestants, il avait rejoint les rues de Paris, samedi 17 octobre, pour participer à la mobilisation nationale. Il en est reparti avec le corps engourdit des coups reçus.
Fred raconte une scène similaire. Alors qu’il se trouvait à proximité d’un homme sans domicile fixe, il affirme avoir été frappé sans raison apparente. « J’ai pris des coups de matraque gratuitement alors que je me trouvais proche d’un SDF. Lui aussi a pris [des coups], il était très choqué. » Une vidéo que le Bondy blog s’est procurée retrace cette charge.
Ils ont chargé directement et envoyé des flashballs. On ne voyait plus rien et ils nous ont tabassés
MLK et Hanjo Boy, étudiants en droit et en BTS, étaient venus avec une enceinte. Leur programme : mettre de la musique, chanter, danser. La fête a tourné court. « Ils ont chargé directement et envoyé des flashballs. On ne voyait plus rien et ils nous ont tabassés », affirment-ils. Leur ami Susu aurait reçu un coup de matraque à la tête, lui occasionnant une plaie ouverte.
Ces récits, recueillis auprès des manifestants, dessinent une même expérience : celle de personnes qui disent avoir subi la violence des forces de l’ordre alors qu’elles ne représentaient aucune menace.
À République, les matraques et les lacrymogènes
Les images du 17 octobre ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Sur place de la République, l’Orchestre du Nouveau Monde, qui réunissait quelque 500 musiciens pour un concert déclaré, a été chargé et visé par des grenades lacrymogènes dès midi, sans avertissement. Plus tard dans la journée, un street médic a été propulsé au sol et traîné sur plusieurs mètres par des CRS. Inconscient, il a été pris en charge par les pompiers. Sur Loopsider, il a, par la suite, témoigné dans le détail de cette intervention violente.
Pour une partie de la jeunesse mobilisée, ces scènes nourrissent une colère déjà ancienne. Dans les cortèges, un slogan revient avec insistance : « ACAB ».
All Cops Are Bastards, littéralement « tous les flics sont des salauds ». Ces quatre lettres, issues de la culture ouvrière britannique et reprises depuis des décennies par différents mouvements contestataires, dépassent aujourd’hui le registre de la provocation. Elles expriment, pour celles et ceux qui les scandent, un rejet qui ne vise plus seulement certains policiers, mais l’institution elle-même.
Faire peur pour empêcher de manifester ?
Depuis le début de la mobilisation lycéenne, les accusations de violences policières se multiplient. Et une question revient : ces interventions sont-elles seulement destinées à rétablir l’ordre, ou participent-elles aussi d’une stratégie de dissuasion ?
Selon une enquête du Canard enchaîné publiée le 13 octobre, la place Beauvau aurait donné pour consigne de multiplier les interpellations afin d’enrayer la mobilisation lycéenne. Un commissaire cité par l’hebdomadaire reconnaît une volonté d’intimidation : « le but de la manœuvre était d’effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde ».
Car la violence ne se mesure pas uniquement au nombre de blessés. Elle peut aussi refroidir celles et ceux qui voudraient descendre dans la rue. Pour des adolescents qui participent parfois à leurs premières manifestations, la perspective de recevoir des coups, d’être gazés ou placés en garde à vue peut suffire à décourager l’engagement.
Cette question ne relève pas seulement du comportement de quelques agents. Le 16 octobre, à la veille de la mobilisation nationale, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez défendait publiquement la possibilité pour les policiers et gendarmes d’utiliser l’ensemble de leurs armes intermédiaires, des grenades lacrymogènes aux lanceurs de balles de défense. Selon le bilan présenté par le ministre le 13 octobre, 36 enquêtes avaient été ouvertes par l’IGPN depuis le début du mouvement, dont quatre concernant des blessures mutilantes présumées.
Le choix des armes, les consignes données aux unités et la manière de disperser les rassemblements relèvent aussi de décisions hiérarchiques et politiques.
Une défiance qui se creuse à chaque mobilisation
Le bilan du 17 octobre donne la mesure des tensions. Dans plusieurs villes, des affrontements ont éclaté et des bâtiments publics ou des commerces ont été attaqués, tandis que d’autres cortèges défilaient pacifiquement. Selon le bilan consolidé communiqué le 18 octobre par le ministère de l’Intérieur, 2 397 personnes ont été interpellées à travers le pays.
Mais derrière les chiffres, il y a aussi des blessures graves. À Saint-Étienne, un manifestant de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade. L’IGPN et l’IGGN ont été saisies. À Paris, un manifestant est décédé après un malaise boulevard Magenta, sans qu’un lien de causalité avec l’usage de gaz lacrymogènes ait été établi.
La résultante de choix politiques
Les policiers ne décident pas seuls de la doctrine du maintien de l’ordre. Ils interviennent dans un cadre fixé par leur hiérarchie et par le pouvoir politique. Cela ne les exonère pas de leurs responsabilités individuelles, mais interdit de réduire les violences à la seule question des « brebis galeuses ».
C’est aussi ce que traduit, dans sa forme la plus radicale, le slogan ACAB. Une contestation de l’institution policière, de ses pratiques et du rôle qu’elle joue face aux mouvements sociaux.
Pour une partie des jeunes manifestants, la police n’apparaît plus comme une institution chargée de garantir leur sécurité, mais comme une force dont ils doivent se protéger. Et à chaque nouvelle manifestation marquée par des de violences, la fracture se creuse un peu plus.
Sofiane Zerouala