« Pas de moyens, pas de miracle », « Le social craque, la société trinque ». Devant l’Assemblée nationale, jeudi 15 octobre, les pancartes donnent le ton. Parmi les manifestants, des salariés d’Emmaüs Solidarité reconnaissables à leurs chasubles bleues. Ils dénoncent les coupes budgétaires qui menacent leurs missions, dans un secteur déjà à bout de souffle.
Le rassemblement s’inscrit dans une semaine de mobilisation nationale, du 12 au 17 octobre, sous le mot d’ordre « Et si nous arrêtions vraiment ? ». À l’initiative de l’Uniopss, plusieurs dizaines d’organisations des secteurs sanitaire, social et médico-social réclament davantage de moyens.
Alors que se prépare l’examen du projet de budget pour 2027 à l’Assemblée nationale, le Samusocial de Paris dénonce des coupes budgétaires en cours d’année et redoute de nouvelles restrictions. Avec, à la clé, des recrutements gelés, des projets suspendus et des places d’hébergement menacées.
Des structures déjà fragilisées
Du côté d’Emmaüs, Jade, Alise, Baptiste et Tara décrivent des conditions d’accompagnement dégradées. Selon leurs témoignages, certaines structures subissent des baisses de financement proches de 10 %, soit jusqu’à dix euros de moins par jour et par personne accueillie.
Le manque de personnel complique le suivi des résidents. « Quatre personnes pour 190 places », résument-ils. Ils évoquent aussi des conditions matérielles parfois indignes : cafards, rongeurs, punaises de lit ou fuites d’eau.
Lire aussi : Hébergement d’urgence : les visages de la crise
Faute de logements pérennes et face aux obstacles administratifs, certaines familles restent plusieurs années dans des dispositifs conçus pour répondre à l’urgence. Une crise qui ne cesse de s’aggraver : selon le baromètre de la Fédération des acteurs de la solidarité et de l’Unicef, au moins 2 355 enfants, dont 514 de moins de trois ans, sont restés sans solution après un appel au 115 dans la nuit du 18 au 19 août 2026.
« On est obligés de dire non maintenant »
La dégradation des conditions d’accueil pèse aussi sur les salariés. Florence travaille au Samusocial de Paris depuis 2002. Employée dans un accueil de jour du 12e arrondissement, elle accompagne des personnes en grande précarité, parfois confrontées à des troubles psychiatriques ou des addictions.
« On est sollicités pour de plus en plus de missions. On vous oblige à faire plus avec pareil, et là, ce sera moins pendant deux ans », déplore-t-elle.
Selon elle, les contrats à durée déterminée ne sont pas renouvelés, alors que les besoins augmentent. Face aux bénéficiaires, « on est obligés de dire non maintenant », déplore-t-elle.
Florence raconte l’épuisement de ses collègues. Elle-même souffre d’eczéma depuis trois mois, un problème de santé qu’elle évoque en décrivant son quotidien professionnel. « L’accueil est difficile, mais pas impossible quand il y a le personnel », insiste-t-elle.
Ces difficultés ont déjà provoqué plusieurs mobilisations. En décembre 2025, les travailleurs sociaux du 115 de Seine-Saint-Denis dénonçaient auprès du Bondy Blog la saturation du dispositif et une forme de « maltraitance institutionnelle ». À Paris, les salariés du Samusocial ont engagé le 23 juin une longue grève, après l’annonce de la suppression de 861 nuitées d’hôtel quotidiennes et d’un durcissement des critères de priorisation.
Après la grève de l’été, la colère persiste
Dans un communiqué publié à l’occasion de la mobilisation, Vanessa Benoit, directrice générale du Samusocial de Paris, alerte sur les conséquences des restrictions : « Réduire nos budgets, ce n’est pas ajuster des chiffres sur un tableau Excel : c’est laisser des familles, des femmes isolées et des personnes malades sans solution d’hébergement et de soin. »
Mais cette prise de position ne convainc pas tous les salariés. Elena, 33 ans, militante CGT au Samusocial, garde un souvenir amer du conflit de cet été. Elle affirme que les salariés ont mené 57 jours de grève sans soutien public de leur direction.
« On dénonce l’hypocrisie de nos dirigeants d’association. Ils appliquent les coupes budgétaires et appellent en même temps à manifester pour plus de moyens », critique-t-elle.
Des besoins croissants pour les femmes précaires
La mobilisation dépasse le seul hébergement d’urgence. L’association Agir pour la santé des femmes (ADSF), qui accompagne des femmes en grande précarité, fait également état de difficultés financières.
En 2025, l’association indique avoir rencontré 2 712 femmes à Paris et à Lille, lors de maraudes ou dans ses accueils de jour. Elle propose notamment un accompagnement par des sages-femmes, des psychologues et des infirmières.
Selon ses représentantes, les besoins augmentent tandis que les financements se raréfient. L’association doit rechercher davantage de fonds privés pour maintenir ses activités.
Pour ces femmes, dont certaines ont connu des violences, l’exil ou de longues périodes à la rue, la continuité du suivi médical et social est essentielle. Les représentantes de l’ADSF craignent que les restrictions budgétaires ne fragilisent encore cet accompagnement.
Les blocages administratifs aggravent la crise
Au-delà des coupes budgétaires, d’autres obstacles contribuent à l’engorgement des dispositifs. Claire, juriste au Samusocial de Paris, spécialisée dans le droit des étrangers, dénonce les difficultés rencontrées dans les démarches de régularisation.
« Le processus administratif est infernal, long, et crée encore plus de précarité qu’il n’y en a déjà », estime-t-elle.
Elle évoque des personnes qui travaillent, apprennent le français et tentent de stabiliser leur situation, mais restent dans l’attente d’un titre de séjour. La dématérialisation des démarches et les difficultés d’accès aux services préfectoraux compliquent leur parcours.
La circulaire Retailleau du 23 janvier 2025, qui a remplacé celle de Manuel Valls de 2012, a également resserré les critères de l’admission exceptionnelle au séjour.
Sans titre de séjour, l’accès à l’emploi déclaré et à un logement autonome peut devenir plus difficile, prolongeant la dépendance aux dispositifs d’hébergement.
« Si on leur donnait des papiers, les hébergements d’urgence seraient en moins grande tension », avance la juriste.
« L’urgence sociale ne peut plus attendre », proclame une pancarte devant l’Assemblée nationale. Après des années de saturation des dispositifs, de mobilisations et d’alertes, les salariés redoutent une nouvelle aggravation de la crise. Et une question revient : comment continuer à accueillir les plus précaires avec toujours moins de moyens ?
Sofiane Zerouala