En attente de logement depuis plus de trois ans, Émilie* et son mari n’ont eu d’autre choix que d’accepter de vivre dans une cave, à Bobigny. Avec très peu de lumière naturelle, beaucoup d’humidité, des moisissures, de la rouille et des remontées d’odeurs d’égouts, la situation affecte la santé de leurs deux enfants en bas âge.

Près de 4 millions de personnes mal-logées et 12 millions fragilisées. Ces chiffres, dévoilés récemment par la Fondation Abbé Pierre dans son rapport annuel sur « l’état du mal-logement en France », font écho au combat d’Émilie*, jeune mère de famille de 24 ans.

Expulsée par son père en 2015, Émilie se retrouve à la rue avec son mari Farid* et son fils âgé alors d’à peine un an. Trois ans plus tard, la jeune femme de 24 ans n’a toujours pas trouvé de logement. « J’ai été obligée d’accepter une location dans une cave que j’ai trouvé sur le site du Bon Coin. Nous n’avions pas vraiment le choix. Le 115 ne pouvait pas nous accueillir, les places étaient saturées », confie-t-elle.

« Nous passions nos soirées à faire des trajets allers-retours dans les bus pour nous réchauffer »

Pourtant, les démarches, Émilie‎ en a fait plein. Alors qu’elle, son mari et son enfant vivaient encore chez son père, elle a déposé sa première demande de logement social à l’Office Public de l’Habitat à Bondy le 4 juin 2014 . « Comme je n’avais pas eu de retour, j’ai demandé un rendez-vous avec la maire. On m’a indiqué qu’il fallait d’abord que j’envoie des demandes de logements à des bailleurs et de revenir une fois que cela serait fait. Malheureusement, je n’ai eu aucune réponse de leur part. Puisque j’avais effectué les démarches demandées, j’ai redemandé un rendez-vous avec la maire de Bondy, mais je n’ai pas eu de réponse favorable », explique Émilie.

Entre temps, chez son père, les choses se dégradent : Émilie‎ et Farid sont forcés de quitter le foyer familial au milieu du mois d’octobre 2015 avec leur enfant encore en bas âge. « Nous sommes restés à la rue pendant un mois et demi. C’était vraiment la galère », se remémore, émue, Émilie. L’assistante sociale nous renvoyait vers le 115 mais il n’y avait jamais de places. Nous avons passé quelques nuits chez des amis, il arrivait qu’on utilise nos économies pour dormir à l’hôtel mais la plupart du temps, nous passions nos soirées à faire des trajets allers-retours dans les bus de la RATP afin de nous réchauffer. Comme après une certaine heure, il n’y a plus de transports, nous finissions par dormir à l’hôpital Jean Verdier de Bondy. C’est l’un des seuls établissements ouverts au public la nuit ».

Ce n’est qu’à la fin du mois de novembre 2015 que le couple tombe sur une annonce de location dans la cave d’une maison à Bobigny. N’en pouvant plus de vivre dehors, avec un enfant en bas âge, ils décident de s’y installer le 1er décembre 2015. « De base, c’était juste pour dépanner. Nous pensions rester deux à trois mois maximum, le temps de trouver autre chose. Finalement, ça fait plus de deux ans que nous y sommes parce que nous n’avons toujours pas trouvé de logement », rappelle Farid, sur un ton las.

Un logement de 36m2 au 1er étage sur le papier mais en réalité une cave pour 800 euros par mois 

Après quasiment un an d’attente, Émilie‎ décide de faire une première demande de Droit au logement opposable (DALO) en novembre 2016 dans l’espoir de faire enfin avancer les choses. Malheureusement, la demande de DALO lui est refusée. La mairie de Bobigny estime que les mètres carré de la cave sont aux normes, ce que réfutent Émilie‎ et Farid qui expliquent ne pas avoir une hauteur sol/plafond suffisante. Enceinte de son deuxième enfant, Émilie‎ retente sa chance en février 2017. Le résultat est vain : tout semble être aux normes pour la mairie qui se fie au contrat de bail. « Je leur ai dit que la famille allait s’agrandir, ce à quoi, ils m’ont répondu : ‘Dès que votre fille sera née, apportez l’acte de naissance’. Je me rappelle qu’après l’accouchement, j’ai couru à la mairie leur donner l’acte de naissance… mais ça n’a rien donné ».

Émilie‎ finit par obtenir un rendez-vous avec Djafar Hamoum, l’adjoint au logement de la mairie de Bobigny. Après lui avoir expliqué sa situation, ce dernier renvoie la jeune femme vers les services d’hygiène de la mairie qui constatent, fin octobre 2017, que les informations du contrat de location ne correspondent pas à la réalité. En effet, le document atteste que le logement loué se situe au « premier étage » et qu’il bénéficie « d’une chambre, d’un salon, d’une cuisine et d’une salle d’eau sur une surface habitable de 36m² » alors, que le logement est une cave et que sa surface est inférieure à celle présentée avec une hauteur sous plafond inférieure aux 2,20 mètres légaux. « À la maison c’est moi qui m’occupe des papiers, car je suis Française, et que mon mari, Algérien, ne comprend pas encore tout. Mais je n’avais la main sur rien car les propriétaires ne parlant que l’arabe, c’est mon mari qui s’en est occupé. Lorsque nous avons signé les papiers, il a dû prendre les choses en main. Je pense qu’ils en ont profité ». Le loyer pour cette cave : 800 euros mensuels.

Humidité, absence d’aération, rouille, manque d’espace

L’escroquerie ne s’arrête pas là. Les propriétaires de la cave n’hésitaient pas à ajouter des frais supplémentaires aux loyers. Bien que le contrat de location oblige les locataires à verser un loyer de 800 euros par mois, charges comprises, tous les trois mois, les propriétaires leur demandaient une centaine d’euros supplémentaires, sans raison valable. Pour ajouter à l’injustice, le couple a dû payer 1120 euros de taxe d’habitation l’an dernier. Après le passage du service d’hygiène, la ville de Bobigny a remboursé la somme payée par le couple. Avec l’appui de la juriste de la mairie, Farid et Émilie ont décidé de poursuivre en justice les propriétaires.

Lorsqu’on entre dans leur « logement », on se rend compte très rapidement de la précarité dans laquelle vivent le couple et ses deux enfants. Premier constat : plusieurs cartons et des produits alimentaires sont disposés à la porte de la cave à l’extérieur faute d’espace dans le logement. 

À l’intérieur, quatre petites pièces : la cuisine, la salle de bain, le salon et une chambre pour quatre personnes. En plus du manque de lumière naturelle, l’installation électrique dans la cuisine n’est pas conforme. Les prises sont en mauvais état et le compteur électrique alimente toute la maison. Résultat, « les propriétaires se sont déjà introduits chez nous, sans notre accord pour avoir accès au compteur. Nous avons dû changer la serrure de notre porte pour que cela cesse’, raconte Émilie‎.

« Il n’y a aucune aération dans la maison. Nous devons toujours laisser la fenêtre de la cuisine ouverte. Lorsque nous cuisinons, nous ouvrons même la porte d’entrée, car sinon rien n’est évacué », explique Émilie‎. Les murs du salon et de la chambre unique sont recouverts de moisissure, le papier peint submergé par l’humidité. Faute d’espace évident, la chambre entasse plusieurs lits et matelas.

Rayane*, en maternelle, et Sarah*, qui vient d’apprendre à marcher, ne peuvent jouer que sur les quelques centimètres qui séparent le canapé de la télévision. « Le pire dans tout cela, c’est la salle de bain. La douche est couverte de rouille. Chaque matin, l’odeur des égouts remonte et le sol est constamment mouillé. Chaque jour, je passe un temps fou à tout nettoyer », témoigne la jeune femme. Face à la gravité de la situation, Émilie‎ et Farid ont adressé une lettre de demande de travaux aux propriétaires. Ils ont refusé.

« On passe notre temps à courir à l’hôpital »

Ces conditions nuisent à la santé de leurs deux enfants. « À cause de l’humidité de la maison, on passe notre temps à courir à l’hôpital. J’ai même arrêté de travailler pour m’occuper d’eux, mon mari a perdu son précédent travail pour les mêmes raisons. Le carnet de santé de mon fils est rempli de rhinopharyngites et de bronchiolites. Il a du même suivre plusieurs séances de kinésithérapie respiratoire », décrit Émilie.

« Pour notre fille, c’est encore pire. Lorsqu’elle n’avait qu’un mois, son corps était rempli de boutons. Sur le carnet de santé, un médecin de l’hôpital a d’ailleurs écrit ‘sécheresse cutanée’. Nous avons consulté plusieurs spécialistes, tous nous ont tous dit que c’était à cause de l’humidité de notre logement. Si nous continuons à habiter là, ma fille pourrait devenir asthmatique. Nous dépensons énormément d’argent dans ses traitements. Comme elle ne supporte plus les shampoings pour bébé ordinaires, nous devons lui en acheter en pharmacie pour un coût de 50 euros », poursuit Émilie‎. 

Troisième demande DALO

Dans l’espoir d’en finir avec cette situation, le couple a déposé une troisième demande DALO en décembre dernier. Ils attendent un retour d’ici la fin du mois de mars. Suite au passage du service d’hygiène de la mairie, les propriétaires ont dû proposer une solution de relogement à Émilie‎ et Farid. « Ils nous ont fait attendre pendant quinze jours avant de nous proposer quelque chose, à savoir le premier étage de leur maison. Le problème, c’est que l’état du logement est quasiment le même que celui de la cave : il n’y a pas de salon, la cuisine est remplacée par un four qui saute au milieu d’un couloir. Pour accéder à la salle de bain, il faut descendre des escaliers non sécurisés pour les enfants », explique Émilie‎.

Le service d’hygiène de la mairie de Bobigny a transféré le dossier DALO au Préfet et a proposé un logement HLM à la jeune femme, situé à environ 500 mètres de leur habitation actuelle. Émilie‎ et Farid, eux, restent sur leur fin. « Lorsque nous nous y sommes rendus, nous n’avons pas trouvé de gardien. Au bas de l’immeuble, des personnes très étranges traînent. L’immeuble doit être rénové d’ici deux ans, il faut faire beaucoup de travaux avant de nous y installer ». Malgré tout, ce logement pourrait leur faire économiser 400 euros. Deux autres familles ont également candidaté pour cet appartement. Réponse dans quelques jours. 

« Attendre trois ans et demi pour un logement, c’est rapide »

Selon Djafar Hamoum, la situation d’Émilie‎ et Farid est assez banale. « Beaucoup de personnes que nous recevons se trouvent dans cette situation. Il y a une véritable crise du logement à Bobigny. Aujourd’hui, il n’y a que 88 logements disponibles pour 4 000 demandeurs. L’attente est longue ». Face aux nombreuses demandes, l’adjoint au maire explique devoir traiter tous les dossiers de façon transparente. “Le mot prioritaire, c’est un mot que j’ai éliminé de mon vocabulaire. Pourquoi ? Parce que ça n’existe pas. Entre une famille qui ne travaille pas et a deux enfants en bas-âge, et une famille qui travaille et a à charge un enfant handicapé, comment peut-on faire le choix ? Bascule-t-on sur le nombre d’enfants ou sur le handicap ? Sur le revenu ou la surface du logement ? Ou bien sur le fait que la famille avec un enfant handicapé a des aides que les autres n’ont pas ? Face à ce genre de problèmes, la meilleure solution que nous avons trouvé avec le maire, c’est qu’il faut être transparent ».

Djafar Hamoum se veut toutefois rassurant sur le cas d’Émilie‎ et de sa famille. « Elle a fait sa demande de logement en 2014, nous sommes en 2018. Si tout se passe bien à la commission, elle aura son logement. Hélas, dans le département, attendre trois ans et demi, c’est rapide ».  Fin 2015, la région parisienne comptait 633 000 demandeurs de logement social… contre 80 327 logements sociaux attribués.

Sabrina ALVES et Mohammed BENSABER

*Les prénoms ont été modifiés

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