« Ils n’ont pas à tirer sur des gamins, on n’est pas des animaux ! » Nafissa*, élève de terminale S de 17 ans, est furieuse. Ce mercredi après-midi, quelques élèves ont une discussion animée devant le lycée Simone de Beauvoir de Garges-lès-Gonesse, alors que s’achève une réunion avec les enseignants. Ici, les cours n’ont quasiment pas eu lieu ce mercredi. La cause : ce matin, après un blocage de l’établissement par des élèves, des CRS ont tiré une balle de flash-ball sur l’un de leurs camarades, qui a dû être emmené à l’hôpital. « Sa joue a été transpercée, » précise Marc*, enseignant de l’établissement. 

C’est autour de 8h du matin que des élèves de l’établissement ont décidé d’un blocage pour manifester leur opposition à la réforme Parcoursup. «  Avec Parcoursup, on va nous juger sur le fait que nous venons de banlieue, pas sur nos capacités intellectuelles », explique Rizlène*, 17 ans, autre élève de Terminale S. Pour la majorité, les élèves espéraient ce matin une « manifestation pacifique », affirme sa camarade Nafissa. Plusieurs dizaines d’élèves sont sur place au début du blocage, une bonne partie ayant l’intention d’aller en cours, selon un enseignant. Mais outre quelques agitateurs appartenant à l’établissement, racontent enseignants et élèves, ce sont surtout des « casseurs, » anciens élèves ou jeunes extérieurs à l’établissement, qui ont brûlé des poubelles, lancé des cailloux et mis le feu, à travers la grille, aux sapins du lycée. Un enseignant indique avoir entendu un tir de mortier.

De toute façon, ils ne sont pas là pour nous protéger, ils sont là pour nous mettre en prison

« C’est peut-être un tir de mortier qui a fait paniquer un policier », suppose Eric*, enseignant de l’établissement. À ce moment, les CRS, jusque là de l’autre côté de la rue, tirent au flash-ball, et une balle atteint un élève de Terminale S à la joue. Il saigne beaucoup. Dès lors, c’est la panique : les élèves se mettent à courir et sont bloqués par un périmètre de sécurité établi par la police. L’un d’eux, racontent ses camarades et enseignants, est rattrapé et plaqué au sol par les CRS. Plusieurs élèves s’émeuvent de la situation, affirmant que les deux garçons n’étaient pas impliqués dans le blocage et étaient de bons élèves.  « Ils ont attrapé des élèves au hasard. Celui qu’ils ont frappé, il n’avait rien fait du tout, » déplore Onur*, 16 ans, élève de seconde. « Ils s’en sont pris à tout ce qui avait une capuche et une tête de rebeu »,  estime-t-il. « Moi aussi ils m’ont attrapé comme si j’étais un chien, m’ont mal parlé, m’ont demandé d’ouvrir mon sac puis l’ont jeté », poursuit-il. Son camarade Mustafa* est complètement désabusé : « De toute façon, ils ne sont pas là pour nous protéger, ils sont là pour nous mettre en prison », estime-t-il. « Et quoi qu’on dise, ils auront toujours plus de poids que nous. »

Un élève du lycée nous montre une balle de flash-ball qu’il a récupérée

Un élève du lycée nous montre une balle de flash-ball qu’il a récupérée

Le blocage de ce mercredi matin n’était pas le premier : un bref blocage a eu lieu vendredi dernier sans créer de problème, les cours s’étant poursuivis normalement, raconte Mireille*, membre du personnel. Depuis le début de l’année, le lycée est « très calme», indique-t-elle. «Aujourd’hui, c’est une ambiance choquée parmi les professeurs. » Son collègue Eric indique que ce matin aussi, beaucoup d’élèves ont voulu aller en cours : « Certains insistaient car ils ne voulaient pas être notés absents. C’était touchant de voir comme ils étaient soucieux de leurs résultats. »

Rapidement, les enseignants se sont mobilisés aux côtés des élèves. Une page Facebook a été mise en place pour collecter leurs témoignages. Publiée sur cette page, la vidéo ci-dessous montre une partie  de « l’arrestation » d’un élève. « Nous essayons de soutenir les élèves, qui sont pas mal traumatisés, et ça se comprend, estime Eric. Je n’ai jamais vu d’affrontement aussi musclé avec la police. L’un des élèves qui a été emmené était parmi un groupe de filles, c’est un délégué de classe, un bon élève, son seul tort était de ne pas être resté chez lui. Monter d’un cran dans la répression, c’est bien contre les vrais délinquants, en revanche défigurer des élèves… » déplore-t-il, sans finir sa phrase. Les enseignants interrogés ont tenu à garder l’anonymat. Contacté, le rectorat de Versailles n’était pas encore en mesure de faire de commentaire. 

La vidéo de la fin de l'arrestation d'un de nos élèves.

Publiée par Evénements du 5 décembre 2018 à Garges-lès-Gonesse sur Mercredi 5 décembre 2018

Nous voulions juste faire entendre notre voix. C’est horrible. J’ai l’impression d’être un animal, alors que je ne suis pas un animal

Les élèves affirment que leur camarade hospitalisé « va bien » mais doit subir« une opération ». Selon eux, le jeune garçon n’était pas impliqué dans le blocage, et était « un intello ». Eux aussi regrettent la diffusion d’une image négative de l’établissement qui ne leur rend pas justice. « Ce n’est pas parce qu’il y a eu des problèmes dans d’autres lycées qu’il faut faire des généralisations », estime Nafissa, en terminale S. « Nous ne sommes pas des casseurs ni des méchants. Nous voulions juste faire entendre notre voix. C’est horrible. J’ai l’impression d’être un animal, alors que je ne suis pas un animal. »

Sa camarade, Rizlène* regrette que le blocage ait dérapé. « Une manifestation, c’est bien quand on a une vraie raison, mais calmement. Le but est de se faire comprendre » fait-elle remarquer. Ce matin, elle n’a pas participé au blocage et voulait aller en cours. « Il ne faut pas oublier qu’il y a le bac à la fin de l’année » rappelle la jeune fille, qui envisage de faire une école de commerce l’an prochain. « C’est dommage d’arriver à des dégradations, » déplore-t-elle « alors que je suis sûre qu’on peut faire quelque chose de positif en se concertant. »

A présent, les élèves espèrent une mobilisation « pour la justice » et pour que « les policiers soient contrôlés et ne fassent pas comme il leur chante » indique Rizlène. « Finalement, ce qu’on fait les policiers, ça aura au moins fait venir les médias. Ils ne seraient pas venus sans ça. Là, on va se faire entendre », remarque-t-elle, avec une crainte toutefois : « Je crains que les médias se contentent de parler de poubelles brûlées et d’un mouvement de foule. » Sa camarade Nafissa renchérit : « Le président ne nous écoute pas. Il doit nous entendre. Ici, nous sommes dans la merde. »

Ce jeudi matin, l’établissement était de nouveau bloqué et une mobilisation a été organisée par les personnels et les élèves de l’établissement, en soutien à leur camarade blessé et en protestation contre les violences de la veille.

Sarah SMAIL

*Les prénoms ont été modifiés

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