Hier soir, la mairie du XIXe arrondissement, place Armand Carrel, accueillait l’association Excision, parlons-en pour une exposition de photos retraçant le parcours de femmes mutilées ou menacées. Awa, Doussou, Marie, ces femmes ont fuit leur pays pour arriver, bien souvent en France, le premier pays d’asile pour les femmes et filles victimes de mutilations sexuelles. Le nombre de femmes ayant subi une forme de mutilation sexuelle est bien connu, 200 millions. Parmi ces millions, 53.000 femmes vivraient en France et 500.000 dans l’Union européenne.
Charte internationale des droits de l’Homme, Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), Convention internationale relative aux droits de l’enfant, Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples (Charte de Banjul) et son protocole relatif aux droits des femmes en Afrique, Convention d’Istanbul, Déclaration de Pékin… La liste des documents officiels est longue, pénible et elle n’est ici encore qu’incomplète. En France, l’excision est un crime puni d’une peine de 10 ans d’emprisonnement et de 150.000 euros d’amende (article 222-9 du Code pénal).
« Je suis originaire de la République de Guinée. J’ai été excisée à deux reprises à l’âge de six ans. Ma mère nous a emmené ma sœur et moi chez l’exciseuse qui a commencé par ma petite sœur. Je l’ai entendue pleurer. » Après la petite sœur, ce fut au tour d’Awa (les prénoms ont été modifiés pour l’exposition) présente ce soir-là. Awa raconte qu’elle a été forcée de retourner chez l’exciseuse, « parce que ce n’était pas propre » selon sa mère. Entendre : il restait une partie du clitoris. Suite de l’histoire : hémorragie, mariage forcé, accouchements extrêmement douloureux, puis, enfin, la décision du départ. « Quand j’ai dit à ma mère de me laisser partir, elle s’est mise à pleurer. Puis elle a rassemblé toutes ses économies et me les a données ainsi que ses boucles d’oreille en or. Je lui ai confié la garde de mes enfants. Et je suis partie. »
L’excision, aussi appelée « mutilations sexuelles féminines » ou « mutilations génitales féminines » désigne selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) toutes les interventions aboutissant à une ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme et/ou toute autre lésion des organes génitaux féminins pratiquée à des fins non thérapeutiques. Elle est un combat contre lequel se sont engagés plusieurs associations et organes internationaux depuis les années 80 en France. « 1982 plus précisément » précise la déléguée générale d’Excision parlons-en, Marion Schaefer.
La honte, enfin
82, c’est l’année de création de la Fédération nationale GAMS, un acteur central de la lutte contre l’excision, et l’année d’un décès : celui du d’un bébé de trois mois, Bobo Traoré, mort des suites d’une mutilation sexuelle. Aujourd’hui, le sujet est malheureusement abandonné par une majorité de médias. Après l’exposition, une femme témoigne. Sa voix est basse, métallique. Elle parle très vite, mais son message est clair : « Je veux que l’excision s’arrête, et aussi le mariage forcé. Ma sœur est dans la salle ce soir, elle aussi a fui le mariage forcé ».
Une fois arrivée en France, le calvaire continu. Elle raconte avoir passé plus de dix ans dehors, seule. « J’étais enceinte et je dormais dans des escaliers ». Suite à des rencontres et sous les conseils d’un docteur du Comede (Comité médical pour les exilés), elle a finalement engagé des démarches pour demander l’asile. Car l’excision, c’est aussi le droit d’asile. Consacré en 1993 par la constitution, ce droit affirme que « tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République ». Nulle mention bien sûr de la réalité des faits : L’attente (anormalement longue), un rendez-vous à l’OFPRA conclu par un rejet, un rendez-vous à CNDA, l’attente à nouveau, puis bien souvent un autre rejet… La honte, enfin.
Hasard de la soirée, un ancien juge de la CNDA (Cour nationale du droit d’asile) dit s’être perdu dans la mairie et avoir entendu du bruit. Coup de bol. Il prend la parole et souligne l’importance de la crédibilité du récit. « Nous entendons des parcours de 9h du matin à 19h30 le soir. Le temps passé sur chaque dossier est très réduit, entre vingt et quarante minutes maximum pour chaque dossier. »  Alors, comment convaincre et émouvoir un juge en vingt minutes avec un corps et un cerveau traumatisés ?  « Il faut des dates, et beaucoup parler, apporter le plus de précisions possible pour que le récit paraisse crédible aux juges. C’est pour cela qu’il est essentiel de libérer la parole ».
Aussitôt dit, Awa prend le micro. Elle aussi a dû plusieurs fois tenter de « convaincre » les juges de la CNDA, après avoir été déboutée du droit d’asile. « Nous avons fui nos pays, nous avons peur, nous avons mal. Et le juge nous dit que nous mentons. Comment voulez-vous que la parole se libère comme ça ? ». Chaque jour à la Cour National du Droit d’Asile, un demandeur d’asile est un potentiel fraudeur. Awa raconte fièrement avoir répondu à un juge qui l’accusait de mensonge : « Si mon histoire est un mensonge, vous êtes payé pour l’écouter ».
Aujourd’hui Awa travaille à l’association Afrique en danger, et sa parole est libérée. Justement, elle n’a plus peur. Son témoignage, comme celui de Doussou et de Marie, prouve la brutalité de leurs combats dans lesquels se mêlent la lutte pour l’égalité entre les sexes, l’asile et l’accès au droit à la protection internationale, chaque jour bafoués.
Alice Babin
L’exposition de photos de l’association Fuir l’excision, parcours de femmes réfugiées se prolonge jusqu’au 15 avril à la mairie du 19°.
 

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