Voilà trois ans qu’Adama Traoré est mort, trois ans que sa famille et le Comité Adama luttent pour la vérité, luttent contre les mensonges qui se succèdent sur les causes de sa mort. Comme chaque année depuis trois ans au même moment de l’été, Beaumont-sur-Oise était ce samedi la capitale de la lutte contre les violences policières, celle où plus de 1500 personnes s’étaient réunies pour rendre un hommage combatif et militant à Adama Traoré, qui aurait eu 27 ans cette semaine.

Aux alentours de midi devant la mairie de Persan, les journalistes sont là pour le début de la conférence de presse. On attend la famille d’Adama, et notamment Assa, sa grande sœur devenue figure de proue de la lutte. Youssef Brakni, porte-parole du comité Adama, montre aux journalistes le lieu où se passera la conférence de presse : « C’est ici. C’est le même endroit depuis 3 ans. »

Le 19 juillet 2016, Adama Traoré meurt le jour de son anniversaire entre les mains des gendarmes qui l’ont interpellé en l’écrasant de tout leur poids. Depuis, Adama est mort de 5 causes différentes, et on sent – à juste titre – la colère dans les mots de ses proches. « Mon frère est mort de tout sauf des causes réelles de sa mort ! », s’exclame Lassana, un grand frère d’Adama. Assa embraye : « Si on avait fait confiance à la justice française, mon frère serait mort de cause cardiaque, mon frère serait mort d’infections très graves, mon frère serait mort sous l’emprise de l’alcool, mon frère serait mort sous l’emprise de la drogue. La dernière en date inventée par le système, c’est que mon frère serait mort de drépanocytose parce qu’il a couru 480 mètres en 15 minutes. » En février 2019, la contre-expertise financée par la famille Traoré – car les juges ont refusé de la financer – a montré qu’aucun effort physique n’a pu tuer Adama.

« Nous avons tous les éléments pour aller vers une mise en examen des gendarmes, nous avons tous les éléments pour aller vers un procès, dit Assa Traoré. On ne devrait pas être là, on devrait être à un procès ! » Malgré la colère, il n’est pas question de lâcher : « Nous, depuis le premier jour, on connait la vérité. Si on est encore là, on sera encore là demain. Aujourd’hui, ce n’est plus des larmes qui coulent, c’est de la détermination. »

Des manifestants contrôlés et fichés

De la détermination, il en fallait aussi pour arriver à la marche samedi. Et ce n’était pas la ligne H du Transilien qui était en cause, mais bien le blocage par les forces de l’ordre des cars qui amenaient les manifestants jusqu’à la gare de Persan-Beaumont. De nombreux manifestants ont témoigné sur Twitter de contrôles poussés et délibérément prolongés et d’un fichage des manifestants présents, visiblement commandés par le procureur de la République de Pontoise.

D’autres n’ont simplement pas pu venir, comme Samba Traoré, un des frères d’Adama. Libéré de prison cette semaine, Samba porte un bracelet électronique qui lui interdit de quitter une certaine zone géographique.

Mais lui, sa force et sa colère sont représentés dignement par ses frères et sœurs et ceux, nombreuses et nombreux, qui avaient répondu à l’appel du collectif Adama. En tête de cortège, perchée à l’arrière d’un camion de transport, Assa prend le micro et exhorte : « C’est une marche qui met à nu le système français ! » Le discours est politique, à la colère a succédé la révolte, théorisée et consciente. Assa dénonce tour à tour les postures politiques, l’attitude de l’institution judiciaire, l’oppression dont sont victimes les habitants des quartiers populaires, les jeunes hommes noirs et arabes…

La foule applaudit à tout rompre. Ces prises de parole politiques sont entrecoupées des slogans devenus emblématiques de cette lutte : « Pas de justice, pas de paix » ou « Justice pour Adama » Devant la gendarmerie, là où est mort Adama, une minute de silence est demandée et une prière est respectée. Dans les premiers rangs, des adolescents, la quinzaine tout au plus, ne peuvent retenir leurs larmes.

Les gilets jaunes ont rejoint le mouvement

Cette année, la marche pour Adama s’est dotée d’une petite nouveauté : la présence des gilets jaunes. On les voit dans la foule, on les entend aussi. Assa les fait applaudir, dit sa fierté de les voir rejoindre la lutte. Et leurs chants résonnent, ici et là au cours de la marche : « Anti, anti, anticapitaliste ! » ou encore « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas, nous on est là ! » Ce samedi, c’est finalement l’acte 36 des gilets jaunes qui se joue, insistent les organisateurs.

C’est le comité Adama qui avait initiée cette alliance dès la fin du mois de novembre 2018 en appelant à manifester auprès des gilets jaunes. Youssef Brakni avait alors accordé une interview au BB pour expliquer cette décision. A l’époque, cela n’avait pas été une évidence pour tout le monde. Mamadou Camara, le frère de Gaye, tué d’une balle dans la tête par un policier en janvier 2018 à Epinay, raconte sa réaction de l’époque : « Moi, les histoires de fachos, je ne rentre pas dedans. » Youssef Brakni lui avait dit : « Faut que tu viennes, c’est très important parce qu’on est les premiers touchés. » Finalement, cette convergence est apparue naturelle à tout le monde. « On est gilet jaune depuis notre naissance », dit aujourd’hui Mamadou Camara.

Le mot d’ordre de cette marche Adama III était : « Ripostons à l’autoritarisme ». Nico, gilet jaune de Nanterre, s’y retrouve pleinement : « Je pense que c’est notre rôle en tant que militant de rejoindre les luttes contre l’autoritarisme et les dérives sécuritaires. ». A côté, Elvis, lui aussi gilet jaune issu de la commune des Hauts-de-Seine, ne dit pas autre chose : « En tant que militant, notre place elle est là, avec la famille d’Adama. Ce sont des combats justes. » Une synergie symbolisée par… son propre père, Vincent, qui était déjà à Beaumont l’année dernière. « Mais je n’étais pas encore gilet jaune », précise-t-il. Et son fils de le charrier : « Malheureusement, tu n’étais pas en avance sur ton temps. »

En fin de cortège, la pluie fait une furtive apparition, mais pas suffisamment forte pour empêcher cette homme, torse nu, de crier : « Police partout ! Justice nulle part ! » Après être passé par la gendarmerie et la mairie (où la foule a demandé la démission de Nathalie Groux, l’édile LR de Beaumont), la marche arrive au quartier Boyenval. Là, des prises de parole s’enchaînent, comme celle de Maxime Nicolle, alias Fly Rider, figure des gilets jaunes, qui demande « pardon de ne pas avoir su, pardon de ne pas avoir entendu » ce que les habitants des quartiers endurent depuis des décennies.

Il n’y aura pas eu de Fianso, annoncé pour clore la journée, finalement empêché à l’étranger. Mais il y aura eu ce qui caractérise le combat des proches d’Adama depuis le premier jour : de la dignité, de la détermination et de l’énergie à transmettre à ceux qui seraient tentés de se décourager. Rendez-vous est déjà pris l’année prochaine, même jour, même lieu. Assa et les siens ont déjà annoncé la couleur : sans justice d’ici là, ils n’auront jamais la paix…

Miguel SHEMA (avec Soraya BOUBAYA)

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