Dans la salle principale de la Maison de la Citoyenneté de La Courneuve, jeudi midi, quelques-uns ont les crocs, beaucoup ont la rage. Une dizaine de personnes sont installées autour de deux longues tables rectangulaires. Devant eux, leur repas du jour embaume toute la pièce. « Ça sent la quiche », remarque une nouvelle venue au 33, avenue Gabriel Péri. Comme elle, plusieurs personnes entrent au compte-gouttes dans la salle, non pas pour déjeuner eux, mais pour poursuivre un mouvement de contestation entamé il y a déjà trois semaines, intensifié jeudi et vendredi à La Courneuve.

Jeudi, dès 7h30, devant de nombreuses écoles, collèges et lycées de La Courneuve, enseignants, parents, élus et syndicats se sont mobilisés pour une opération « écoles désertes » contre la loi Blanquer, nom donné à la « loi pour une école de la confiance » proposée par le ministère de l’Education nationale. Cette dernière a été adoptée par l’Assemblée nationale le 19 février dernier. Elle vise à « élever le niveau général des élèves, combattre les inégalités de destin et renforcer la confiance dans l’école ». Pourtant, cette réforme ne passe pas aussi facilement dans les allées de La Courneuve que dans celles du Palais Bourbon. Selon le syndicat SNUipp – FSU 93, ce jeudi, 75% des enseignants de la ville étaient en grève, une école sur deux n’a pas fonctionné, et deux collèges sur trois étaient fermés. « École en danger », pouvait-on lire en rouge sur la porte d’entrée de l’école élémentaire Paul-Doumer. « Ils ont aussi bloqué le lycée Jacques-Brel, c’est fort quand même ! Surtout que les élèves devaient passer leur bac blanc il me semble », lance une mère de famille en jetant sa cigarette dans un cendrier.

C’est une attaque en règle de la maternelle jusqu’au lycée

Cette « école de la confiance » clamée et réclamée par le gouvernement ne convainc pas la soixantaine de personnes réunie jeudi midi dans la Maison de la Citoyenneté. Tous sont là pour écouter notamment le maire PCF de La Courneuve, Gilles Poux, fervent opposant à cette loi, et à la politique éducative en générale menée par le gouvernement. « Aujourd’hui, c’est une attaque en règle de la maternelle jusqu’au lycée », entame l’élu. Pourtant, durant son discours d’une dizaine de minutes, le maire ne fait référence qu’à un seul point de la fameuse loi, celui de l’abaissement de l’âge de l’instruction obligatoire à 3 ans au lieu de 6. « Plutôt une bonne chose », selon lui, rappelant que 97% des élèves sont déjà scolarisés entre 3 et 6 ans à La Courneuve. Le reste de son intervention pointe davantage le manque de moyens pour préparer l’avenir des enfants et adolescents dans une ville où le nombre d’élèves ne cesse d’augmenter chaque année dans les établissements scolaires.

Difficile de compter sur les autres intervenants pour recentrer le débat sur la loi Blanquer en elle-même et les six points que le ministre a reprécisés dans un communiqué destiné à faire de la « désintox » autour de cette loi controversée. Tous parlent plus largement des réformes entamées dès sa prise de fonction et s’indignent de cas touchant directement La Courneuve, à l’image de la suppression des études du soir au lycée Jacques-Brel ou encore de l’arrêt de l’accompagnement éducatif dans les écoles primaires.

Elise est directrice de la Maison pour tous de La Courneuve et mère d’une jeune fille scolarisée à l’école Paul-Doumer. À son échelle, la Courneuvienne s’est investie dans cette contestation en traduisant les tracts distribués aux parents étrangers : « On a fait des traductions pour les communautés chinoises, tamoules et bien d’autres ». Ce vendredi, c’est sa mère qui garde sa fille. Elise doit bloquer l’école. Ce qu’elle ne tolère pas, c’est la « suppression des directeurs des écoles au profit de ceux du collège, explique-t-elle. La relation avec un directeur en élémentaire est importante, elle est plus personnelle qu’avec celui du collège où l’enfant est davantage autonome ». Le ministère martèle de son côté qu’il n’y aura pas de suppression de postes de directeurs et que le rapprochement entre primaires et collèges n’est pas « un dispositif imposé » mais une « expérience sur la base du volontariat ».

Une réforme opaque au point qu’elle en devient suspecte

L’approximation d’Élise est commune à d’autres témoignages de parents, entendus jeudi midi, sceptiques face à une loi encore floue. Tous craignent que l’Etat ne se préoccupe au travers de cette réforme davantage de ses « ajustements budgétaires » que de l’enfant en lui-même. Pour un enseignant du collège Jean-Vilar, le diable est dans les détails, et cette complexité qui entoure cette loi est volontaire : « Les réformes sont formulées de manière extrêmement complexe, opaque, pour que justement des bobards soient racontés. Pour expliquer cette loi à quelqu’un, c’est vraiment compliqué », reconnaît l’enseignant.

Le vote de cette loi au Sénat est annoncé pour la mi-mai. Si le débat de fond reste donc à préciser d’ici là, l’union entre parents et enseignants de La Courneuve est claire : « En Seine-Saint-Denis, on sait faire cause commune quand on attaque nos enfants », harangue Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE nationale et représentant des parents d’élèves du 93, sous les applaudissements d’une Maison de la Citoyenneté où même ceux qui n’avaient que les crocs au départ, se sont levés pour applaudir le combat de ceux qui ont la rage.

Rémi SIMONET

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