Rendez-vous à 14 heures, place Jean-Jaurès, devant la bouche de métro Mairie de Montreuil. Pancarte à la main, Koumba retrouve ses amies d’enfance pour aller manifester à Paris. « C’est pas grave si on arrive en retard, la marche n’aura pas encore commencé », se rassure-t-elle. Le cortège parisien de cette journée de grève interprofessionnelle doit s’élancer de République pour rejoindre Nation. « C’est parfait, c’est pile sur la ligne 9 ! »
Koumba, Chouzlati, Hania et Telma, toutes en terminale au lycée Jean-Jaurès de Montreuil, participent pour la première fois à une manifestation de cette ampleur. Mais elles n’en sont pas à leur première mobilisation.
Depuis le 29 septembre, leur établissement participe au mouvement lycéen qui secoue le pays. « On a vu sur les réseaux sociaux le blocus du lycée à Créteil, puis à Saint-Denis, et on a suivi le mouvement », raconte Chouzlati.
Manque d’isolation et de chauffage, absences de professeurs : pour les quatre Montreuilloises, les conditions d’études sont devenues intenables. « L’an dernier, on n’a pas eu cours d’anglais et de spécialité Langues, littératures et cultures étrangères pendant deux semestres. » À la rentrée 2026, faute de remplacement, certaines ont dû renoncer à cette spécialité pour leur dernière année de lycée.
« On n’est pas dupes »
« Les propositions du gouvernement sont insuffisantes », estime Chouzlati. Le 28 octobre, devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé plusieurs mesures destinées à répondre à la colère des lycéens et des étudiants, dont quatre milliards d’euros de prêts à taux préférentiels pour la rénovation des lycées.
« Il nous a sorti quelques phrases pour calmer le mouvement, mais ça ne va pas marcher, on n’est pas dupes », rétorque la lycéenne. L’Union syndicale lycéenne et la Fédération lycéenne des quartiers réclament, elles, dix milliards d’euros supplémentaires pour l’Éducation nationale afin de garantir des conditions d’études dignes.
Autre annonce gouvernementale : le remplacement de Parcoursup à l’horizon 2028. Une échéance bien trop lointaine pour les lycéennes, qui devront formuler leurs vœux dès cette année scolaire. « Nous, les 2009, on se tape le bac dans ces conditions et après Parcoursup décide de notre avenir, c’est tellement injuste », déplore Koumba.
« Nos élèves sont notre avenir »
Arrivées place de la République, les quatre amies se frayent un chemin dans la foule compacte. Au milieu des manifestants, elles croisent d’anciens professeurs et brandissent fièrement leur pancarte, sur laquelle on peut lire, en lettres noires et rouges : « Lycées sous-financés, normal, ils ont tout volé ! »
Sourire aux lèvres, un enseignant d’EPS se réjouit de retrouver ses anciennes élèves dans le cortège. « Elles nous donnent de la force et de l’espoir, surtout avec l’originalité de leur mobilisation. Nos élèves montrent qu’il n’y a pas de limite, ils sont notre avenir. »
Pour lui, leur détermination est loin de s’essouffler. « Leur persévérance est légitime. Il faut un grand stop à toutes ces politiques qui cassent les services publics. »
Une conviction que partagent Koumba et Chouzlati. Les deux amies ne comptent pas se satisfaire de mesures ponctuelles. Elles attendent des « réponses globales », aussi bien sur les salaires et les prix du carburant que sur l’état de l’hôpital public, des universités et des lycées. Leurs revendications dépassent désormais largement les portes de leur établissement.
« Même le froid de novembre n’arrêtera pas la mobilisation »
En attendant que le cortège s’ébranle, les lycéennes se laissent entraîner par les rythmes de l’orchestre du Nouveau Monde, installé près de la statue de Marianne. « On danse dans la foule pour se réchauffer ! Même le froid de novembre n’arrêtera pas la mobilisation », plaisante Koumba.
Elle regarde ses amies et promet de rester coude à coude dans la lutte jusqu’à la retraite. « Si on en a une ! », réplique aussitôt Chouzlati.
D’ici là, les deux amies d’enfance ont des projets. Koumba rêve d’étudier la psychologie à l’université de Nanterre. Chouzlati, elle, veut faire du droit à Assas. Deux ambitions qu’elles entendent bien défendre, dans la rue comme sur les bancs de l’école.
Après une longue heure d’attente place de la République, le cortège se met enfin en mouvement vers Nation. Impatientes, les futures bachelières s’engagent sur le boulevard Voltaire. Au-dessus de leurs têtes, une pancarte s’élève : « Nos rêves ne rentrent pas dans une case Parcoursup. »
Chloé Roulet