« Pas parfait, mais fait avec intention », ce sont les mots affichés par le festival sur des écrans de l’hippodrome de Vincennes. L’intention de faire communauté, de se sentir chez soi, d’être engagé et de respecter l’histoire culturelle de la musique. Pour sa deuxième édition, Yardland propose une programmation XXL toujours plus hip hop, afro et rnb avec des noms français comme Alonzo, Nessbeal, Tiakola, Meryl et des artistes plus internationaux tels que Latto, Asake ou encore Partynextdoor.
« C’est comme s’il y avait ma playlist de téléphone sur scène ! », s’enthousiasme Sarah, 20 ans. Originaire du 91, la jeune femme participe au festival depuis ses débuts. Entre la line-up, les stands d’association, les talks engagés, la restauration diverse et variée, elle considère Yardland comme un festival qui regroupe tous ses centres d’intérêts. « On sait qu’on est entre personnes qui partagent les mêmes valeurs. On peut venir sans problème avec un keffieh ou un drapeau de la Palestine ».
Je ne fais pas d’autres festivals parce que c’est cher
En dehors de Yardland, elle a simplement été bénévole pour We Love Green l’année dernière. « Je ne fais pas d’autres festivals parce que c’est cher. Je trouve que ça ne vaut pas le coup de payer pour un jour entier, alors qu’il y a qu’un seul artiste intéressant sur toute la line-up. » Sarah a trouvé son compte avec Yardland en échelonnant son paiement sur 4 mois. À l’ouverture de la billetterie, le pass 3 jours coûtait 99 euros, soit 33 euros la journée de festival. Un montant passé à 169 euros à l’approche de l’événement.
« Il y a eu plusieurs vagues de tarifs mais on est largement plus bas que tous les autres festivals concurrents », explique Yasmine Mady, porte-parole éditoriale de Yardland. « On sait à qui on s’adresse donc on fait tout pour que ce soit le plus accessible possible et ça commence par le portefeuille parce que l’accès à la culture est lié aux dynamiques de classe et de précarité. »
En seulement deux ans d’existence, Yardland a su s’affirmer comme le premier festival de beaucoup de jeunes qui ne se reconnaissaient dans aucun autre. « Je suis déjà venu en 2024 c’était top musicalement et socialement mais ce qui m’a le plus plu, c’est la représentation de la culture afro. Je me sens chez moi ici », se confie Alexis, 28 ans, habitant de Créteil. Son ami Merlin acquiesce. « Au-delà du rap français ou américain, il y a aussi beaucoup d’artistes antillais et ça c’est appréciable comme je viens de Martinique. »
Une programmation pour toutes les diasporas, pour tous les quartiers, élaborée sur mesure par des personnes passionnées. En luttant contre l’appropriation des cultures populaires et leur gentrification, Yard a su conquérir un public fidèle. Pour Yasmine, elle-même issue d’un quartier populaire, il est primordial d’inclure les personnes concernées dans le processus créatif et organisationnel du festival. « Quand on n’est pas dedans, ça se voit, les langages sont mal retranscrits, ça en devient caricatural et on se sent moins touchés », affirme-t-elle avec assurance.
C’est nos musiques, on a le droit de les célébrer entre nous, à grande échelle
« C’est nos codes, on sait comment les utiliser et c’est nos musiques, on a le droit de les célébrer entre nous, à grande échelle. » Et cet aspect ne passe pas inaperçu. Sirine a pris son billet pour la deuxième année consécutive, attirée par la line-up et le côté « village » du festival. « Pendant le show de Leto, je me suis rendu compte que ça changeait énormément des autres festivals où j’ai l’habitude d’aller. Il y a beaucoup de jeunes et beaucoup plus de personnes racisées », remarque-t-elle, conquise. Pour elle aussi, il est important de ne pas laisser les cultures populaires aux mains de n’importe qui. « Ça me fait penser au discours de Fary lors de la première édition des Flammes “Derrière tout grand rappeur, il y a un homme blanc qui prend du cash”, c’est pas l’impression que j’ai concernant Yardland, on sent la différence. »

Un festival participatif pour les artistes et le public
Cette année plus que l’année dernière, Yardland pousse la carte de l’inclusivité loin. D’abord en proposant aux festivaliers de composer la soundtrack du concert de Gazo via le channel Instagram de Yard. Mais surtout en organisant un concours ouvert à toutes et à tous sur les réseaux pour faire partie de la chorale de Tiakola. À travers ces performances inédites pensées pour faire briller la culture, le festival offre la possibilité au public et aux artistes de s’impliquer davantage dans le processus créatif.
« On croit en eux, en leur multiplicité et leur diversité », développe Yasmine. « Le but c’est d’aller au-delà de la hype. On ne programme pas Tiakola parce qu’il est top 1 des streams mais parce qu’on sait qu’il est Congolais, on connaît ses influences de la rumba congolaise au gospel vu que c’est un petit de l’église à la base. On sait que ces musiques l’animent et donc, discuter avec lui de la manière dont il veut rendre cette représentation spéciale et exclusive, c’est prendre son art réellement au sérieux. »
Parmi les choristes qui ont eu l’opportunité de chanter avec celui qu’on surnomme le roi de la mélo, il y a Hannael, 22 ans, originaire du 77. « Je suis artiste indépendante, pas encore dans une carrière, mais j’ai toujours chanté, je compose, j’écris à côté de mes études et de mon travail de vendeuse. » Quand sa sœur lui envoie le post de Yard qui recrute des choristes, elle décide de tenter sa chance, sans trop y croire. Elle publie un tiktok en reprenant la chanson demandée, Coucher de soleil de Tiakola. Sa vidéo atteint 10 000 vues et plus de 1000 like, puis elle reçoit une réponse positive de l’organisation.
C’était cool parce qu’on était tous dans le même bateau, regroupés entre passionnés
Au total, 41 choristes amateurs comme elle ont été sélectionnés, accompagnés de 9 professionnels sur scène. « Moi, j’ai jamais fait de chorale, je ne suis jamais montée sur scène. C’était cool parce qu’on était tous dans le même bateau, regroupés entre passionnés », raconte Hannael. Pendant 2 mois, le groupe a eu 4 journées de répétitions, de 10h à 18h. Les deux premières sans l’artiste et les deux dernières avec lui pour préparer les petits pas de danse et travailler l’harmonie.
Malgré la fatigue et la pression d’assurer un concert aussi attendu, Hannael ne retient que du positif : « Il y a quelques mois j’assistais au Bercy de Tiakola, c’est dingue aujourd’hui de chanter à ses côtés. C’est un artiste que j’adore et que j’écoute tous les jours. Je m’en remets pas et je suis trop heureuse, c’est comme ça qu’on fait évoluer la musique », s’exclame-t-elle. Partage, proximité, élévation des cultures populaires… avec ces expériences, c’est tout un écosystème qui est créé par l’équipe de Yard. « On pense notre festival comme un pays utopiste où c’est le peuple qui décide. Yardland c’est vraiment le festival du peuple. »
Lilia Aoudia