Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don

Dans le quartier de la Maladrerie et d’Émile Dubois, les habitants d’Aubervilliers sont habitués aux grues et aux pelleteuses. Depuis plusieurs années, ils voient défiler les plans de rénovation urbaine et les travaux d’ampleur. ANRU, Grand Paris Express, Jeux Olympiques… Cette fois, c’est la médiathèque Henri Michaux qui risque de disparaître sous les coups de la rénovation.

« On rénove, mais pour chasser les pauvres », dénonce Mireille, habitante de la Maladrerie depuis 1987. En 2020, deux ans après l’annonce du Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain (NPNRU) dans trois quartiers d’Aubervilliers – 4 Chemins, la Maladrerie et Émile Dubois – le collectif des habitant·e·s se forme. Membre active, Mireille se bat aux côtés d’autres résidents pour une véritable concertation et une prise en compte des premiers concernés dans les projets de rénovation.

Un manque de considération des habitant·e·s

« On souhaite que la rénovation ait lieu, elle est totalement nécessaire, mais sous certaines conditions », détaille Sylvie qui a rejoint le collectif quelque temps après sa création. En 2024, une concertation est organisée avec les habitant·e·s. Agnès, membre du collectif, déplore un manque de considération. « On a fait plusieurs ateliers, comme si on était à l’école, puis on nous a montré des plans, mais uniquement pour les logements, rien sur les équipements culturels comme la médiathèque ! »

Fin 2024, Anthony Daguet, habitant et conseiller municipal d’opposition, est alerté par une personne travaillant dans le secteur de la culture. « Dans le tableau des surfaces, il semblerait qu’il n’y ait plus de médiathèque. On parle d’un espace lecture de 2 m² dans l’espace Renaudie », raconte-t-il. Lors du Conseil Municipal du 12 décembre 2024, il a mis le sujet sur la table.  « La réhabilitation de la médiathèque, qui est le principal équipement culturel du pôle en termes de fréquentation, semble, purement et simplement, abandonnée », s’inquiétait-il.

Une ville sous-dotée en équipements culturels

Construits dans les années 1980 par Renée Gailhoustet, les bâtiments de la Maladrerie, dont la médiathèque, se détériorent. « Si on ne fait pas de rénovation, ça va tomber en ruine. Parce que là, il y a quand même des infiltrations. Mais c’est logique puisque c’est vieux », explique Mireille. De plus, la médiathèque est « sous-dimensionnée et à demi-niveau. Donc, elle n’est pas accessible aux fauteuils roulants », ajoute Agnès.

À Aubervilliers, où le taux de pauvreté atteint 42 %, la surface des médiathèques est largement insuffisante. « En moyenne, dans les villes françaises de 80 à 120 000 habitants, on compte 6 000 m² de médiathèques, mais à Aubervilliers, à peine 2 000 m², en comptant celle d’André Breton, fermée depuis plusieurs mois à cause de nuisibles », souligne l’élu d’opposition. Il déplore également les horaires restreints des médiathèques.

Un lieu central dans le quartier

Malgré ces dysfonctionnements, la médiathèque Henri Michaux reste fréquentée par toutes les tranches d’âges et près de 40 000 habitant.e.s y passeraient chaque année. Pour Sylvie, elle représente « un lieu sécurisant et cocooning ». Cette ancienne institutrice à Aubervilliers évoquer « désastre » à l’idée de cette disparition.

« Il y a pleins d’enfants qui n’ont pas de bouquin chez eux ou qui n’ont pas d’endroit tranquille pour pouvoir lire ou se poser. Certains dont les parents ne peuvent pas les aider ou n’ont pas le temps. Parfois, il y a même des enfants aidés par les bibliothécaires pour leurs devoirs. »

Ce ne sont pas seulement les livres, c’est aussi un service de proximité, un vrai lieu de sociabilité

« Ce ne sont pas seulement les livres, c’est aussi un service de proximité, un vrai lieu de sociabilité. C’est ça qu’ils essayent de casser. On est en train de mettre en miettes toutes ces choses-là », renchérit Mireille.

L’élu d’opposition souligne que les politiques devraient favoriser l’inclusion sociale. « Les médiathèques jouent un rôle central pour les populations en difficulté, mais avec deux demi-médiathèques pour 90 000 habitants, on ne va pas y arriver. Si on centralise, on reproduit de la ségrégation sociale, car seuls les habitants du centre-ville, souvent non issus de logements sociaux, y auront accès. On perd ainsi la proximité avec les habitants. »

Un flou concernant le sort de la médiathèque

Après l’intervention d’Anthony Daguet lors du Conseil Municipal de décembre, Zakia Bouzidi, maire adjointe en charge de la culture, avait pointé du doigt Plaine Commune. L’établissement public territorial gère le réseau de médiathèques de plusieurs villes de Seine-Saint-Denis.

« Plaine Commune s’est retirée du volet lecture publique dans le cadre du NPNRU, laissant la ville prendre seule en charge la restructuration et la rénovation de ce pôle culturel ambitieux », avait déclaré l’élue. Elle a également assuré que la ville d’Aubervilliers « ne laissera pas disparaître cette médiathèque pour en faire un “distributeur de livres de 2 mètres carrés” ».

Face à cette réponse, l’élu de l’opposition s’interroge. « Avec quel budget et quelles compétences ? Si Plaine Commune retire ses employés, ce ne sera pas la ville qui pourra embaucher des bibliothécaires ou des animateurs pour la médiathèque. Il faut une réponse claire de Plaine Commune, garantissant que la rénovation de la médiathèque inclura le maintien des équipes actuelles. Pour l’instant, nous n’avons aucune assurance sur ce point. Et même pour rénover la bibliothèque, il faut des financements. »

Contactées par le Bondy blog, la mairie d’Aubervilliers et Plaine commune n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Mais dans Le Parisien, Plaine Commune répond. « Le dossier NPNRU qui est défendu par la maire d’Aubervilliers ne prévoit pas de médiathèque. Ce n’est pas Plaine Commune qui s’est désengagée, les murs ne nous appartiennent pas. C’est la ville qui va reconstituer son équipement municipal et qui a la main sur l’étude programmatique : s’il y a des espaces où l’on peut faire de la médiation, avec une bibliothécaire par exemple, on le fera. On n’est pas obligés de mettre des rayonnages. Tout est envisageable. À ce stade, le projet n’est pas suffisamment abouti. »

« Ce qu’on sait, c’est qu’on va se battre »

Le manque de communication de la ville auprès des habitant.e.s alimente inquiétude et incompréhension. Le 25 février 2025, au nom du collectif, Agnès publie la pétition “Sauver la médiathèque Henri Michaux menacée de disparition” qui recueille actuellement plus de 2 400 signatures.

En parallèle de la pétition, le collectif des habitant.e.s a écrit à la ville, à Plaine Commune, à la DRAC et à l’ANRU. En attendant un retour et des explications claires, Mireille commente : « Moi, je suis très inquiète de ce qu’on va faire de la culture. Je ne parle pas seulement de l’animation culturelle. Je parle aussi de la place qu’on va laisser à l’expression artistique. Tout ça, c’est un bol d’air quand même ! » Elle se souvient alors : « Ça n’a pas été simple de faire en sorte que la culture ne soit pas réservée qu’à une élite. »

Malgré l’inquiétude et la colère partagée par les habitant.e.s, une chose demeure certaine pour Mireille : « En tout cas, ce qu’on sait, c’est qu’on va se battre et il y a beaucoup de gens qui vont se battre avec nous pour garder les médiathèques dans les quartiers populaires », assure-t-elle.

Pour l’élu, rien n’est encore joué : « Ils ont commencé à être dans une logique de désengagement. Là, ils se sont fait prendre la main dans le sac. Maintenant, il est encore temps de réorienter la programmation. On ne va pas lâcher. Que ce soit de gauche ou de droite, on n’est pas à l’aise avec le fait de créer la désertification. Donc, on va obtenir des choses. »

Clémence Schilder

Articles liés

  • Affaire Emmodem : l’Algérienne qu’on croyait connaître

    Une mère voilée, un père sous OQTF, du « sang DZ » et de l’islamophobie : il n’en fallait pas beaucoup pour donner vie à l’alter ego algérien inventé par la streameuse Emmodem. Une affaire qui en dit peut-être autant sur son autrice que sur les clichés qui ont permis d’y croire.

    Par Sofiane Zerouala
    Le 28/08/2026
  • Racisme au travail : ces violences qui abîment la santé mentale

    Au printemps, l'Institut d'études et d'actions citoyennes (IEAC) organisait un colloque consacré aux discriminations raciales au travail et à leurs conséquences sur la santé mentale. Professionnel·les de santé mentale, juristes, représentant·es syndicaux et salarié·es se sont retrouvés pour mieux reconnaître et combattre ces violences.

    Par Farah Rhimi
    Le 06/08/2026
  • Peut-on encore aimer cette Coupe du monde ?

    Passionnés de football, ils ont grandi au rythme des Coupes du monde et des exploits de leur sélection. Mais cette édition les place face à un dilemme : continuer à vibrer pour leur équipe ou prendre leurs distances avec une compétition débordée par les enjeux politiques, économiques et sociaux. Entre boycott, culpabilité et plaisir contrarié, ils racontent leurs tiraillements.

    Par Aya Alkhiyari
    Le 14/07/2026