Callicanes, à quelques kilomètres de la commune de Steenvoorde, dans le Nord (59), était autrefois un poste de frontière entre la Belgique et la France. Aujourd’hui, le local de la douane fait office de QG pour un détachement de CRS autoroutier. Sur une route assez fréquentée, dans un café posé sur l’ex frontière, quelques nostalgiques, Européens peu convaincus, racontent leur quotidien.

« C’est sûr, c’était mieux avant » expectore un client en claquant sa chope de bière sur le bar. Nous sommes au Terminus, un café à cent mètres de Callicanes, frontière franco-belge de 300 ans ayant honoré ses fonctions avec dévouement. Là, la route de Poperinge se meurt du côté français et ressuscite en Callicannesweg du côté belge. À côté du Terminus, une station essence et une supérette accueillent les automobilistes qui font le plein et en profitent pour bénéficier des prix attractifs du tabac. Quelques mètres plus loin, un restaurant IMG_6423fait la transition entre les deux pays, que plus rien ne sépare depuis l’ouverture des frontières, en 1985. Tous ces commerces appartiennent à la même famille : les Verheyde. Pour Pieter Verheyde, héritier de ce petit empire et par ailleurs meilleur sommelier de Belgique en 2011, l’ouverture de cette frontière a un mauvais impact sur ses affaires : « avant, les chauffeurs devaient s’arrêter et donc restaient manger ou boire un verre en attendant le désengorgement de la longue file d’attente. Aujourd’hui il foncent à toute allure…« 

Une rapidité de passage qui s’explique par la compétitivité des délais de livraison. « Une course contre la montre« , affirme un chauffeur. « En plus de cela, nous, chauffeurs français, sommes lésés dans notre travail puisque les sociétés préfèrent désormais embaucher deux chauffeurs venus de l’Est, pour le prix d’un. Ainsi, pendant que l’un dort, l’autre prend le relai« . Mais Pieter Verheyde ne s’inquiète pas uniquement de la diminution des consommations sur ce site autrefois sous contrôle : « certains chauffeurs n’ont pas non plus la même éducation. Des Ukrainiens s’arrêtent sur des parkings pas très loin pour y passer la nuit, boivent, se battent et on retrouve le lendemain des bouteilles d’urine jetées sur la voie publique« . En poussant un peu la discussion, on s’aperçoit qu’il n’y a pas que lui que l’espace Schengen ne ravit pas.

IMG_6417Au Terminus-bar, un silence s’abat autour de nous au fur et à mesure des questions. La discussion est animée grâce aux serveurs et les quelques clients présents. Une ou deux piques s’échappent… « La faute aux Français« . « Les Belges ne font pas mieux« . Une ambiance relativement bon enfant dans une atmosphère de moins en moins drôle… Car à l’angle du bar, des Flamands peu souriants pestent en douceur. Certains regards en disent long, on n’aime pas vraiment les étrangers par ici… « De l’autre côté des frontières, on trouve encore gens et rivières. Il ne faut pas mépriser ce qui est étranger » dit un proverbe allemand. Certains devraient s’en inspirer. Surtout qu’à Callicanes, difficile de savoir qui est sur les terres de qui. Un client, visage rond et long trench beige, brise le mauvais climat qui s’installe : « vos questions sont valables pour nous les Belges, dans notre relation avec les Allemands. Les inquiétudes sont les mêmes. Plus on va vers l’est, plus le coût du travail diminue. Tout le monde a les yeux rivés sur son voisin« .

Enfin, la question de la sécurité est évoquée. « Avant, je devais éviter les douaniers lorsque j’allais chercher des cigarettes pour mon père » se souvient un barman. « C’était drôle, un petit cache-cache dans les champs, mais jamais bien méchant« . Désormais, les contrôles de marchandises en moins, des rumeurs disent que les trafics de stupéfiants vont bon train… Bien que les CRS ont investi le local fantôme des douaniers, l’accent est mis sur la délinquance routière : contrôles de vitesse, sécurité des aires d’autoroute, assistance en cas de panne, intervention lors des accidents, surveillance de la réglementation spécifique aux poids lourds (respect de temps de conduite etc).

« L’image de l’UE s’est améliorée auprès des Européens depuis l’automne 2013 : même si une majorité relative d’entre eux continue à avoir une image neutre de l’UE (38%, -1 point de pourcentage), ils sont plus nombreux aujourd’hui à en avoir une bonne image (35%, +4) et moins nombreux à en avoir une image négative (25%, -3) ». Les baromètres semblent afficher de l’optimisme quant à cette belle vieille Europe unifiée ? Aux frontières, pourtant, cela semble être tout le contraire.

Pegah Hosseini

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