Dix ans après les émeutes, les valeurs fondamentales ont remplacé les discours politiques, loin des clichés médiatiques.

Il est 12 h 30 ce dimanche de septembre, à Clichy-sous-Bois. Le soleil est au zénith et le bus 613 fait des allers-retours silencieux le long des HLM de Clichy-Montfermeil. Des grandes barres, des petits immeubles, des façades noires ou pastel fades : autour de la cité Anatole-France, l’urbanisme apparaît totalement anarchique.

Au cœur du quartier, un parking géant cohabite avec des petits commerces et un cybercafé. Le O’mixte, petit fast-food, affiche complet ce midi. Sur le parking, de jeunes trentenaires lunettes remontées à la Kanye West jouent au baby-foot. Des mères de famille et leurs filles longent les tours, les courses du dimanche sur les épaules. A l’ombre, quelques chibanis, les «cheveux blancs», refont le monde sur des terrasses improvisées. Les politiques «ont lâché», lance Mohammed, 30 ans, chauffeur de bus, attablé à une terrasse du café. «C’est la cata. Il n’y a plus d’entretien : pas de jardiniers, personne vient nettoyer. Regarde autour de toi, c’est sale. Ils ont lâché niveau entretien du quartier, mais surtout niveau entretien humain. Il n’y a pas de travail pour les jeunes, ils n’ont même pas d’endroit où passer leur temps. Ça pousse les jeunes à faire autre chose…»

Le quartier est malade, sous perfusion. Il attend qu’on le soigne. Certes, quelques immeubles de quatre étages sont à neuf, complètement rénovés. Les petits balcons aménagés et la façade harmonieuse dénotent. Un semblant de renouveau. En 2010, la tour a été démolie et la barre réhabilitée en 2013-2014. Pour les autres HLM, les travaux tardent à venir.

Dans la cité contiguë du Chêne Pointu, les immeubles dégradés ont la gueule ravagée. La vitre de leur quartier reste brisée. Leurs rêves aussi. Depuis longtemps, l’espoir n’est plus dans cet espace de vie auquel on a renoncé. Si l’on en croit la «théorie de la fenêtre brisée» conçue en 1982 par des Américains James Wilson et Georges Kelling (1), la délinquance naît des petites dégradations du paysage urbain, des graffitis, des ordures non collectées, des dégradations des parties communes et finalement du carreau cassé. Le signal envoyé aux habitants de ces quartiers : «tout le monde s’en fout». Et comme elle n’est pas réparée, les autres fenêtres seront bientôt cassées…

Des plaies encore béantes

Clichy-sous-Bois a l’un des taux de criminalité les plus élevés de France, l’un des niveaux moyens de revenus les plus faibles et parmi les taux de chômage les plus élevés de la Seine-Saint-Denis. Face à «la vitre brisée», une question reste en suspens : comment prévenir le décrochage scolaire et sortir les jeunes touchés par la délinquance dans un environnement relégué dans un ailleurs si proche depuis plus de trente ans ?

A Anatole-France, derrière les petites terrasses aménagées, le marché du dimanche matin se fait la malle. Au milieu des derniers étalages de fruits et légumes, une dizaine de jeunes Clichois se délectent d’un thé à la menthe. Ils ne sont pas disposés à jaser. Ils tergiversent. «Toi, t’es avec eux, les médias, l’ennemi, ils nous ont salis», me lance un quadragénaire, le visage marqué, la clope au bec. Ce matin-là, les Clichois ferment la porte. Les plaies sont encore béantes. Après «la trahison», ils ont coupé les ponts. Une heure de discussion et l’atmosphère se détend. Les langues se délient, les cœurs s’ouvrent. Ils n’attendent plus rien du système. Mais ils s’accrochent à leurs valeurs, à leurs principes : le travail, la famille, la solidarité, les moments de convivialité entre amis, entre «frères». Finalement, au café, les vieux et les jeunes se battent pour me payer un thé à la menthe et parient sur ma bienveillance comme on parie au Loto. Je suis le feu qui attise à la fois la curiosité et l’extrême méfiance.

Omar (2) est un Clichois de 25 ans, l’âge des rêves et de la construction personnelle. Il passe souvent son dimanche au café à boire un verre avec ses potes d’enfance. Posté au comptoir, la barbe travaillée et les yeux lumineux, il bavarde spontanément. «J’avais 15 ans à l’époque des émeutes, c’était la guerre. Maintenant, ça a changé, c’est plus comme avant. Depuis, ils ont tout détruit, ils ont mis des doubles vitrages pour qu’on n’ait plus froid l’hiver, ouais c’est bien, et encore vite fait. Mais c’est devenu pire aussi. Moi, j’attends plus rien de ces politiques, je suis plombier-chauffagiste, j’ai fait un bac, j’ai arrêté l’école et enchaîné les conneries. Après, j’ai vu que ça ne menait à rien. Maintenant, je me lève à 5 heures du mat et je charbonne dans tout Paris et je paie mes impôts à la fin du mois. J’attends plus rien d’eux.»

Les façades rénovées et le double vitrage n’ont donc rien changé à la situation des jeunes à Clichy-sous-Bois. Il déplore l’absence de projet politique concret pour eux : «Il faut que les jeunes aient un taf et que l’espace soit entretenu. Après ils s’étonnent qu’ils vendent du shit, qu’ils dégradent et qu’ils volent. Si demain ils leur donnent du travail, ils ne vont plus voler, plus dégrader et plus vendre de shit.»

«Il est où, l’islam radical ?»

Nassim, 23 ans, un visage d’enfant et le regard bleu azur, a quitté l’école à 11 ans pour faire les marchés et rêve de s’envoler vers son pays d’origine, la Tunisie, pour cultiver les dattes avec son père. A la frontière Clichy-Montfermeil, à La Dhuys, des mômes jouent à cache-cache. Canettes, bouteilles de soda, mouchoirs usagés, paquets de gâteaux consommés tapissent le sol et la pelouse râpée. Nassim m’emmène faire un tour en bas des immeubles, près du futur prolongement de la ligne de tramway T4. A quelques mètres, une jeune femme aux cheveux d’or, tenue estivale, se promène main dans la main avec son petit ami. Nassim ricane : «Il est où, l’islam radical ? Le mec, il se balade avec sa copine. Les filles sortent et traînent entre copines en bas des tours, il n’y a aucun souci. On est à une autre époque, il faut arrêter de croire ce qu’on dit à la télé.»

Nassim est lassé des souillures médiatiques : «T’as vu ce qu’ils dénoncent à la télé et tu constates qu’en réalité, il n’y a rien de spécial. Tout le monde travaille ou se débrouille, a une voiture, un chez-soi. Dans les médias, on mange les gens et on boit du sang.»

Combatif, il ne veut pas s’accommoder de la situation sclérosée de son quartier, il veut recoller les morceaux et se présenter aux prochaines élections municipales. «Je veux monter une liste citoyenne, motiver les potes. J’ai les idées mais franchement, je n’ai pas les outils, j’ai du mal avec l’écriture et tout.»

Nassim, Mohammed, Omar et Mustapha reflètent une génération périphérique que trop de promesses souillées et de rêves volés n’ont pas brisée. Il reste un songe : franchir la ligne Maginot derrière laquelle est muré leur quartier.

Myriam Boukhobza

Article publié dans Libération, le 26 octobre 2015 à l’occasion d’un numéro spécial

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