C’est le moment le plus douloureux. Celui où l’on se dit au revoir. Et celui où mon oncle Mohamed me dit toujours « 10 jours? Je ne t’ai même pas vu ». Le vieux est un sensible. Il n’irait pas jusqu’à verser une goutte, mais à y regarder de plus près, je me demande si après mon départ, il ne pleure pas. Je lui ai demandé d’ailleurs. Et voilà quelle fut sa réponse : « Et la nuit, avant de dormir, je me fais des couettes. Tire-toi avant que je te balaye ».

Moi, il m’arrive de lâcher une larmichette. Je l’avoue. Je fis le tour de la ville. Pour embrasser ma vieille tante. Les cousines, les cousins. Les voisines, les voisins. Les voisins des voisins, les voisines des cousines. Au Kef, je dis toujours au revoir la veille, sous peine de louper mon avion. Je traînais un peu avant de rentrer chez moi, dans la grande maison familiale. Mon Dieu, que ce pays est magnifique.

Lassaad était déjà rentré à Marseille. Je m’étais recueilli devant la trace d’eau de javel sur son matelas. Demain, il sera brûlé (le matelas évidemment). Je rangeai mon sac, quand Issam entra dans ma chambre :

– Vas-y, prolonge ton billet mon frère. Comment je fais sans toi?

– Je ne peux pas Issam. Je reviendrai.

– Est-ce que tu peux me laisser un souvenir de toi? N’importe quoi? Un bouquin, une brosse à dents, un I-Phone?

Je devais voir des amis à Tunis avant de partir. Il fallait que j’y aille. Je terminai ma tournée de bisous par mon vieil oncle Mohamed. Il était là, avec un sandwich à la main, qu’il dévorait avec un morceau de pastèque (?). Ca y est, je m’en vais. J‘avais fait à peine quelques mètres que je rebroussai chemin. « Je pars demain mon oncle. Je reste, tant pis pour mes potes. On se fait une dernière petite soirée? » :

– Encore une fois, tu foires tout tête de con. Je m’étais préparé psychologiquement à te voir dégager. Bon vas-y tu peux rester.

Je le tirai jusqu’au café Rim, à 50 mètres de la maison, où il avait sa place attitrée. Une petit chaise en bois, qui tranchait avec le décor de l‘établissement. Sauf que là, un inconnu de forte corpulence la squattait. Mohamed vit rouge : « Sacrilège. Ramsès, casse-lui la gueule ». Évidemment, je privilégiai la solution diplomatique. Il était physiquement plus fort. Pourquoi risquer de perdre une chico (et sa dignité) en vacances? Le dernier en jour en plus : « Mon oncle, une chaise est une chaise ». Il me toisa : « Cette chaise avorton, c’est ton père qui l’a construite pour moi de ses mains ».

J’allai donc demander au gaillard herculéen, avec plein de bons mots, s’il voulait bien changer de place. Il le fit. Mohamed souriait. « Raconte-moi l’histoire de cette chaise mon oncle » :

– Je t’ai roulé. Il m’a rien construit du tout. C’était pour parvenir à mes fins.

Le vieux est un roublard. Il y a quelques mois, il avait piégé sa fille, Mbarka, qui refusait de lui faire un borzguène (couscous sucré, spécialité de l‘ouest tunisien) :

 

– Regarde le burnous de Marzouki. Regarde aussi la manière avec laquelle il s’affale sur son fauteuil. L’ancien président…comment il s’appelle déjà, il ne faisait pas ça lui!

– Ben Ali? Il paraissait plus sûr de lui quand il apparaissait en public

– Explique ma fille ça m’intéresse

– Ben il avait un peu plus de charisme. Et il était plutôt bel homme. Mais attention c’était un véritable sal…

– Hop, hop, hop. Je ne veux pas en savoir plus. Je t’ai enregistrée. Ton cas est réglé si tu ne me prépares pas mon borzguène. Ca sent le mitard pour toi ma petite Mbarka. Collabo va!

Le temps passait si vite. C’est toujours comme ça les adieux. Pour marquer le coup, Issam avait ramené quelques poulets rôtis. Oncle Mohamed jubilait :

– Tu as assuré fils. C’est comme ça que je t’aime. Mais tu as payé avec quoi? Il y en a au moins 5 sur la table. Tu bosses hein et tu veux pas le dire à ton oncle? Tu t’es lâché. Ca coûte une fortune.

– Non, j’ai juste dit au boucher que tu viendrais le payer demain. Mange mon oncle. Tiens je t’ai laissé la peau. Tu aimes ça la peau, je le sais…

On avait passé la nuit à discuter devant une obscure chaîne de catch. De rien et encore de rien. Je me rendais compte à quel point nous avions vieilli. Moi un peu, mon oncle beaucoup. Je me lançai alors dans une séquence souvenirs : « Oncle Mohamed tu te souviens quand je venais pisser dans ton burnous? On avait mis ça sur le compte de ma jeunesse. Ben non. En fait je trouvais que tu avais une tête de toilettes ».

Gros fou rire dans la maison. Chacun y allait de son anecdote. Issam était sorti acheter du jus d’orange. En revenant, il alla aussi de sa petite réminiscence : « Oncle Mohamed, tu te souviens des 300 dinars que ton associé du magasin t’avait confié. Tu étais persuadé de les avoir perdus à l’hôpital. Ben non c’était moi. J’en avais fait donc à un éleveur d’abeilles ». Silence de mort, qui n’empêchait pas Issam de redemander si quelque un voulait encore un peu de boisson. Le vieux avait l’œil vitreux.

Sa main droite tremblait. Puis sa main gauche. Il finit par craquer en se saisissant du portable près de Issam. Il le jeta violemment contre le mur. « Voilà maintenant, appelle ta copine ce soir qu‘on se marre » :

– Je m’en fous c’est celui de Ramsès.

Effectivement. Je voyais ma puce gisant sur le sol. Le rire de Issam. Et mon oncle, qui persistait malgré sa maladresse : « Il n’y a que des coupables dans cette pièce. Tu as dû faire quelque chose toi aussi, sinon Dieu n’aurait pas voulu ça. Issam, si je ne t’atteins pas toi, fais gaffe à ta copine. »

Et puis nous allâmes tous nous coucher. Je ne trouvais pas le sommeil. Issam non plus. Nous sommes donc sortis faire un tour. Pour parler encore une fois de rien. « Ramsès, moi aussi je vais faire un passeport pour décompresser une semaine ou deux, mais pour avoir un visa ici laisse tomber». Je haussai les épaules : « Tu es le bienvenu cousin ». Il sourit : « Tu vas nous manquer Ramsès ».  Vous aussi, si vous saviez.

Ramsès Kèfi

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